[ #HistoiresExpatriĂ©es ] La distance… đŸ“žâ˜ŽïžâœïžđŸ“âœ‰ïž

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(édition n°2208/2019)
(avec pour marraine Kelly, expatriée au Canada)

ThÚme proposé :

LA DISTANCE

 
~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~

 

 
 
Avec tous les moyens modernes existant grĂące Ă  internet (ou Ă  cause ? Il y a parfois de quoi se poser sĂ©rieusement la question…) pour rester en contact et ĂȘtre connectĂ©s 24h/24, la distance est (virtuellement) rĂ©duite comme peau de chagrin lorsque l’on est loin des siens. L’avĂšnement des nouvelles technologies de communication a complĂštement changĂ© la donne pour les expatriĂ©s de ce point de vue-lĂ .
 
Pour ce qui est de la distance gĂ©ographique rĂ©elle, c’est une autre histoire. La science n’ayant pas encore mis au point la tĂ©lĂ©portation, ni inventĂ© le don d’ubiquitĂ©, voir ses proches en chair et en os rĂ©guliĂšrement quand on est aux antipodes, ça reste un “problĂšme”. Devoir ĂȘtre aux abonnĂ©s absents pour les Ă©vĂšnements marquants de la vie (anniversaires, naissances, mariages, dĂ©cĂšs, etc.) n’est jamais rĂ©jouissant.
Petite anecdote Ă  ce propos : lorsque je me suis envolĂ©e pour le continent africain, j’avais un cousin bĂ©bĂ© (dont je suis sa seule cousine en France) qui allait fĂȘter son premier anniversaire quelques jours aprĂšs mon dĂ©part. Je n’allais pas ĂȘtre prĂ©sente ni Ă  ce moment-lĂ , ni l’annĂ©e suivante pour souffler sa deuxiĂšme bougie, et j’Ă©tais un peu catastrophĂ©e Ă  l’idĂ©e d’ĂȘtre une parfaite inconnue pour lui Ă  mon retour…
 
Ce que je redoutais le plus en quittant la France, c’Ă©tait de ne plus pouvoir parler et voir mes parents (je suis fille unique) aussi souvent et autant que je le souhaitais, surtout papoter avec ma mĂšre (que j’appelais plusieurs fois par jour lorsque je vivais Ă  cinquante kilomĂštres de chez elle) avec qui j’avais une relation assez fusionnelle. J’ai compensĂ© autrement…
 
 
D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il est indĂ©niable que la gestion de l’Ă©loignement est un aspect majeur dĂšs qu’il s’agit de partir de son pays pour tenter l’expĂ©rience de vie Ă  l’Ă©tranger.
Dans mon cas personnel, le contexte et les circonstances de ma parenthÚse expatriée ont rendu les choses un peu particuliÚres. Je vous raconte ?
 
 
 
Du point de vue de la localisation, j’ai eu de la “chance” de vivre un temps au SĂ©nĂ©gal puisqu’il ne se situe pas Ă  l’autre bout du monde par rapport Ă  la France. “Seulement” distant de moins de 4000 kms de ma rĂ©gion natale (dans le Sud), Ă  peine plus de cinq heures de vol sont nĂ©cessaires pour rejoindre le pays de la Teranga qui, en plus, n’a presque pas de dĂ©calage horaire (-1h ou -2h suivant l’heure d’Ă©tĂ© ou l’hiver chez nous).
Rien d’insurmontable pour qui voulait sauter dans un avion pour nous rendre visite, si ce n’est le prix des billets bien souvent dissuasif (contrairement Ă  ce que l’on pourrait penser, aller en Afrique coĂ»te souvent cher).
 
On n’est jamais rentrĂ©s en France durant le temps de notre expatriation, on n’avait pas les moyens financiers de se payer les billets d’avion (les vols low-cost n’existaient pas Ă  cette Ă©poque). Mais mĂȘme si l’on avait pu, on ne serait pas rentrĂ©s en cours de route car sinon, on ne serait probablement plus repartis pour terminer nos contrats (l’expĂ©rience de vie ailleurs Ă©tait trĂšs Ă©prouvante, et puis on savait dĂšs le dĂ©part que l’on partait pour une durĂ©e dĂ©terminĂ©e).
Ce sont donc nos familles qui sont venues nous voir au SĂ©nĂ©gal, l’occasion pour elles de dĂ©couvrir ce pays de l’intĂ©rieur. Ainsi, on a accueilli des invitĂ©s une fois Ă  Kaolack (1Ăšre ville oĂč l’on a habitĂ©) et trois fois Ă  ThiĂšs (seconde ville oĂč l’on a vĂ©cu) : la premiĂšre visite environ deux mois aprĂšs ĂȘtre partis de France, suivie par la deuxiĂšme six mois plus tard, puis la troisiĂšme encore deux mois aprĂšs, enchaĂźnĂ©e par la derniĂšre quelques jours ensuite. AprĂšs quoi, on n’a plus vu personne jusqu’Ă  notre retour dĂ©finitif en France cinq mois plus tard. Ce fut interminable…
 
 
 
Si ma parenthĂšse expatriĂ©e s’Ă©tait dĂ©roulĂ©e Ă  l’Ăšre de la suprĂ©matie des rĂ©seaux sociaux et autres applis permettant de neutraliser l’Ă©loignement en deux clics, mon expĂ©rience de vie “ailleurs” aurait Ă©tĂ© radicalement diffĂ©rente. Mais pas forcĂ©ment facilitĂ©e. Car de toute façon, cela n’aurait rien enlevĂ© aux difficultĂ©s que l’on a pu rencontrer et aux galĂšres que l’on a traversĂ©es tout au long de cette pĂ©riode. #BadKarma
En revanche, je pense que ça m’aurait permis de me “dĂ©lester d’un poids” en pouvant partager tout notre vĂ©cu en temps rĂ©el (mais sans aucun recul du coup, ce qui n’est pas forcĂ©ment mieux) et recevoir du rĂ©confort “en direct live” lorsque j’en avais grand besoin. Enfin… je suppose que ça m’aurait soulagĂ©e, mais ça, je ne le saurai jamais. Ma parenthĂšse expatriĂ©e au SĂ©nĂ©gal s’est dĂ©finitivement achevĂ©e il y a fort longtemps puisqu’elle s’est dĂ©roulĂ©e au siĂšcle dernier, Ă  une Ă©poque oĂč les tĂ©lĂ©phones portables et autres smartphones n’existaient pas, oĂč les ordinateurs commençaient Ă  peine Ă  se dĂ©mocratiser et oĂč internet n’Ă©tait encore qu’en gestation outre-Atlantique.
 
Mais alors comment je faisais pour partager le quotidien avec mes proches Ă  l’Ăšre des dinosaures ?
Ce n’Ă©tait pas hyper simple !
 
 

 AllĂŽ ? Tu m’entends ? AAAALLÔÔÔÔ ??? đŸ˜ đŸ€Źâ˜ ïžÂ 

 
Pour donner des nouvelles de vive voix aussi réguliÚrement que possible, ça nous a coûté un rein.
D’abord Ă  Kaolack, on n’avait pas de tĂ©lĂ©phone fixe dans notre logement. Donc pour pouvoir joindre nos parents, on avait deux possibilitĂ©s.
 
Soit on achetait (quand on rĂ©ussissait Ă  en trouver, ce n’Ă©tait pas Ă©vident) des cartes de 120 unitĂ©s tĂ©lĂ©phoniques (qui coĂ»taient environ 15 € piĂšce Ă  l’Ă©poque) pour pouvoir appeler Ă  peine une poignĂ©e de minutes (pour ne pas dire secondes) depuis une cabine publique dans la rue. Ces rares moments Ă©taient une grande source de stress pour moi (incorrigible pipelette que je suis. J’ai mĂȘme Ă©tĂ© surnommĂ©e “chatter-box” par une de mes profs d’anglais au collĂšge, c’est dire l’Ă©tendue des dĂ©gĂąts…) car, Ă  chaque appel furtif, le compteur des unitĂ©s dĂ©gringolait Ă  une vitesse folle. J’avais Ă  peine le temps de dire « allĂŽ, ça va ? », attendre un laps de temps de dĂ©calage (me paraissant interminable) la rĂ©ponse Ă  l’autre bout du fil, et ne pas pouvoir donner de nos nouvelles en dĂ©tail en retour. J’avais un peu l’impression d’ĂȘtre devant un bandit-manchot de casino crachant frĂ©nĂ©tiquement le jackpot, sauf que ce n’Ă©tait pas moi la gagnante mais cette maudite cabine qui engloutissait goulĂ»ment mes unitĂ©s (mes nerfs et des litres de sueur) ! Et ça, c’Ă©tait quand la liaison Ă©tait correcte sans trop de fritures, parce que bien souvent, on s’entendait mal, voire carrĂ©ment pas du tout. Ambiances dialogues de sourds surrĂ©alistes. Je ressortais de ce bocal surchauffĂ© toujours trĂšs frustrĂ©e, avec juste l’impression de n’avoir reçu et pu donner qu’une simple preuve de vie. Parfois, quand ça voulait bien fonctionner, mes parents me rappelaient au numĂ©ro de la cabine, et lĂ  c’Ă©taient eux qui se faisaient plumer le porte-monnaie.
 
Soit on espĂ©rait recevoir un coup de fil directement au Cercle (l’Association des coopĂ©rants français habitant Kaolack) qui avait une ligne tĂ©lĂ©phonique. Oui mais voilĂ , c’Ă©tait un peu au petit bonheur la chance puisque l’on ne pouvait pas vraiment savoir Ă  l’avance si on allait ĂȘtre appelĂ©s. Nos familles savaient juste que l’on Ă©tait potentiellement joignables lĂ -bas les lundis soirs et jeudis soirs, si on allait au CercleOn a ratĂ© plusieurs fois des appels, ce qui Ă©tait trĂšs frustrant aussi ! Ce n’Ă©tait pas donnĂ© non plus, mĂȘme si on abrĂ©geait les conversations autant que possible.
Il arrivait aussi parfois que les parents de Philéas lui téléphonent à son travail.
Dans tous les cas, il n’Ă©tait pas possible de tĂ©lĂ©phoner en PCV depuis le SĂ©nĂ©gal.
 
 
Ensuite, Ă  ThiĂšs, on s’est fait raccorder au rĂ©seau de tĂ©lĂ©phonie fixe local. Nos familles pouvaient ainsi nous joindre plus facilement, et moi je pouvais nous ruiner en factures de tĂ©lĂ©phone, quand la SONATEL ne nous coupait pas la ligne

« […] Lorsqu’on a emmĂ©nagĂ© Ă  ThiĂšs, on s’est fait installer une ligne tĂ©lĂ©phonique Ă  la maison. Quelques temps aprĂšs, suite Ă  plusieurs jours de panne de tĂ©lĂ©phone, PhilĂ©as contacte la SONATEL (Ă©quivalent sĂ©nĂ©galais de France Telecom) pour signaler que notre ligne est en dĂ©rangement. La rĂ©ponse du “service clients” est Ă  peine croyable :
《 – Évidemment que ça ne marche plus ! On vous a coupĂ© la ligne car vous n’avez pas payĂ© votre facture.
– Comment ça je n’ai pas payĂ© ? Mais je n’ai jamais reçu de facture moi ! Vous l’avez envoyĂ©e oĂč ?
– Et bien chez vous ! Mais personne n’a rĂ©ussi Ă  trouver votre maison. Donc personne n’a pu vous laisser la facture et on nous l’a ramenĂ©e. Donc elle est impayĂ©e ! Donc un de nos techniciens est allĂ© chez vous pour vous couper la ligne ! Et depuis, on n’arrive pas Ă  vous joindre par tĂ©lĂ©phone pour vous le signaler. 》
Adresse introuvable pour dĂ©poser une facture, mais trouvĂ©e du premier coup sans aucun problĂšme pour venir suspendre le tĂ©lĂ©phone ?!?! Chercher l’erreur
   […] »

 
Bref, pour rĂ©ellement partager rĂ©guliĂšrement, la solution (Ă  prix prohibitif) du tĂ©lĂ©phone n’Ă©tait ni vraiment simple ni totalement satisfaisante. Finalement, ça nous a surtout servi Ă  (tenter de) rassurer du mieux possible nos parents sur nos Ă©tats de santĂ© physiques et psychiques en dĂ©perdition. Sauf que c’Ă©tait quand mĂȘme assez contre-productif. Comment parvenir Ă  ne pas inquiĂ©ter lorsque l’on a soi-mĂȘme le moral dans les chaussettes ?
C’Ă©tait trĂšs dur parfois de ne pas trop laisser poindre nos Ă©tats d’esprit. L’Ă©loignement et le manque exacerbaient les ressentis. Une seule fois je n’ai pas rĂ©ussi Ă  contenir le flot d’Ă©motions me submergeant lorsque j’ai entendu pour la premiĂšre fois l’inquiĂ©tude rĂ©elle dans la voix de mon pĂšre (lui qui ne laissait jamais rien transparaĂźtre…). Je pleurais toutes les larmes de mon corps, effondrĂ©e Ă  cĂŽtĂ© du tĂ©lĂ©phone, ne parvenant pas Ă  parler tellement j’avais la gorge serrĂ©e et la respiration bloquĂ©e, ce qui angoissait encore plus mon pĂšre exprimant son impuissance Ă  une telle distance.
 
 
Avec le recul, je pense qu’il Ă©tait mieux pour nous de ne pas pouvoir tenir informĂ©s en temps rĂ©el nos familles. C’Ă©tait dĂ©jĂ  suffisamment difficile de gĂ©rer nos propres stress, alors en plus de ça, se sentir coupables d’inquiĂ©ter nos proches Ă  distance, c’Ă©tait compliquĂ© Ă  vivre. Et puis aprĂšs chaque coup de fil, je me sentais encore plus mal alors que c’Ă©tait censĂ© me remonter le moral.
 
 
 

 Épistolairement VĂŽtre… 

 
L’autre façon dont j’abusais pour donner de nos nouvelles, c’Ă©tait par Ă©crit. Ce n’Ă©tait pas du tout par soucis d’Ă©conomies car, Ă©tant donnĂ© ma capacitĂ© Ă  ĂȘtre bavarde et prolixe mĂȘme sur papier, les frais postaux ont aussi explosĂ© le budget.
 
Pendant ma parenthĂšse expatriĂ©e, j’ai donc assouvie mon obsession pour l’Ă©criture. Je me suis plongĂ©e Ă  corps perdu dans la tenue chronologique de carnets de bord, Ă  chaud et sans filtres. Cela me servait ensuite de base Ă  la relation Ă©pistolaire que j’ai mise en place avec mes parents. Je puisais lĂ -dedans pour retranscrire (aprĂšs un certain temps de “digestion” des faits relatĂ©s) toute notre vie quotidienne dans de trĂšs longues lettres leur Ă©tant destinĂ©es.

Mes rĂ©cits Ă©taient dĂ©libĂ©rĂ©ment racontĂ©s avec humour et (auto)dĂ©rision, mĂȘme quand les situations ne s’y prĂȘtaient pas du tout. C’Ă©tait ma façon Ă  moi de prendre du recul par rapport Ă  tout ce qui nous arrivait lĂ -bas.
D’ailleurs, depuis ce temps, je m’Ă©vertue Ă  appliquer Ă  la lettre la citation de Beaumarchais : « Je me presse de rire de tout, de peur d’ĂȘtre obligĂ© d’en pleurer. »
 
Chaque lettre Ă©tait Ă©crite sur du “papier pelure” trĂšs fin (pour rĂ©duire le poids et donc le coĂ»t d’envoi dĂ©jĂ  consĂ©quent), recto verso, et dĂšs qu’elle faisait entre une dizaine et une vingtaine de pages (pour une sombre histoire de fourchettes de tarifs), je la leur envoyais par poste aĂ©rienne dans des enveloppes lĂ©gĂšres spĂ©cifiques (en thĂ©orie, c’Ă©tait aussi censĂ© arriver “plus vite” Ă  destination. Dans les faits, cela n’a pas toujours Ă©tĂ© le cas, sans compter que quelques lettres ne sont jamais arrivĂ©es).
Lorsque je suis rentrĂ©e en France, ma mĂšre m’a donnĂ© deux gros classeurs remplis de pochettes plastifiĂ©es oĂč elle avait conservĂ© prĂ©cieusement les centaines de feuilles que j’avais noircies compulsivement. Je ne m’y attendais pas du tout, c’Ă©tait un vĂ©ritable petit trĂ©sor pour moi. (Ça m’a permis aussi de prendre conscience du volume qu’avait pu reprĂ©senter tout mon blabla…)
 
 
En dehors de ces longues chroniques manuscrites, j‘ai Ă©galement acceptĂ© de participer Ă  un “atelier correspondance” avec l’Ă©cole primaire oĂč allaient deux de mes petites cousines Ă  cette Ă©poque. Leur classe choisissait des questions, me les Ă©crivait et me les envoyait par la poste avec des dessins, et je leur rĂ©pondais en retour. Ce fut le fil rouge de leur annĂ©e scolaire.
 
Sinon, j’Ă©crivais aussi beaucoup de lettres Ă  toute ma famille, mes ami(e)s et mon entourage pour raconter un peu des anecdotes de notre (sur)vie au fin fond du SĂ©nĂ©gal.
Chaque jour, j’espĂ©rais que PhilĂ©as ramĂšne du courrier Ă  la maison. Petite prĂ©cision Ă  ce propos : au SĂ©nĂ©gal, pas de facteur ! On se faisait adresser le courrier Ă  la boĂźte postale de l’entreprise oĂč travaillait PhilĂ©as. Il fallait donc aller le chercher Ă  la poste locale, en devant souvent payer un bakchich au passage… Quand une lettre pour moi arrivait, j’Ă©tais limite euphorique, c’Ă©tait comme une fĂȘte, une bulle de dĂ©compression neutralisant la distance l’espace d’un instant ! Sauf que j’ai Ă©tĂ© plutĂŽt déçue de ne pas recevoir souvent de rĂ©ponses, et de moins en moins au fur et Ă  mesure que le temps passait. La vĂ©ritĂ© c’est que tout le monde n’Ă©tait pas aussi Ă  l’aise avec l’Ă©criture que moi, mais je ne le comprenais pas vraiment Ă  ce moment-lĂ . J’avais un peu interprĂ©tĂ© ça (Ă  tort) comme une certaine forme de “dĂ©saffection”, du genre “loin des yeux, loin du cƓur”. Mais en rentrant en France, j’ai su par la suite que ce n’Ă©tait pas vrai puisque les nouvelles Ă©taient prises directement auprĂšs de nos parents, c’Ă©tait beaucoup plus simple et facile pour la plupart. Sauf que moi, j’avais alors besoin de savoir que l’on ne “m’oubliait” pas… De ce point de vue-lĂ , j’ai mal (di)gĂ©rĂ© la distance…
 
 
 

 La gestion de la distance, vue sous un autre angle… 

 
Pour finir, voici quelques anecdotes relatives Ă  d’autres aspects de la gestion de la distance avec lesquels nous avons dĂ» composer durant notre parenthĂšse expatriĂ©e.
 
 
DĂšs l’arrivĂ©e en terres sĂ©nĂ©galaises, il a fallu gĂ©rer la distance nous sĂ©parant de… nos affaires embarquĂ©es pour le temps de l’expatriation ! On avait expĂ©diĂ© par avion-cargo la plupart des choses dans deux grosses cantines qui ont Ă©tĂ© “prises en otages” Ă  la Douane pendant trois semaines.
Et en plus de ça, de mon cĂŽtĂ©, j’avais envoyĂ© mes vĂȘtements et chaussures que je n’avais pas pu prendre dans mes bagages avec moi (dĂ©jĂ  en excĂšs de poids en soute) par la poste dans deux gros colis que j’ai reçus au SĂ©nĂ©gal… un mois plus tard. J’ai donc eu le grand plaisir de jongler avec trois fois rien pour m’habiller pendant quelques semaines. Bon, finalement, comme pendant cette pĂ©riode j’ai enchaĂźnĂ© les maladies et qu’il faisait excessivement chaud, je n’avais pas besoin d’une grande garde-robe pour rester allongĂ©e lĂ©gĂšrement vĂȘtue, donc ça ne m’a pas trop manquĂ©.
 
 
Il a fallu s’habituer Ă  devoir perdre son temps Ă  cause de la distance pour les choses banales de la vie quotidienne. Exemples :
Quel était le point commun entre aller chez le coiffeur, voter pour les élections Présidentielles au Consulat et renouveler mon passeport aux services consulaires ?
Une journĂ©e entiĂšre de perdue, 400 kms dans les dents et une plongĂ©e dans l’enfer des embouteillages ! (je ne rajoute pas “beaucoup de fatigue, de stress, d’attentes, des litres de sueurs, des nerfs soumis Ă  rude Ă©preuve”, mais ça fait partie de la bonne rĂ©ponse aussi…)
Oui, ces activitĂ©s ne prenant pas Ă©normĂ©ment de temps en France, Ă©taient extrĂȘmement chronophages au SĂ©nĂ©gal : 3h30 pour aller de Kaolack Ă  Dakar distants de 200 kms, accomplir la mission pour laquelle on venait subir les bouchons monstres de la capitale, et Ă  nouveau 3h30 et 200 kms pour rentrer Ă  Kaolack. Autant dire qu’il ne fallait pas oublier par inadvertance quelque chose Ă  la maison…
PrĂ©cision : il existait des “coiffeurs” de rue Ă  Kaolack. Inconscient Confiant, PhilĂ©as a testĂ©, mais le rĂ©sultat fut un carnage ! Renseignements pris auprĂšs des autres expat’, il a suivi les conseils et s’est rĂ©signĂ© Ă  devoir aller Ă  Dakar pour se faire couper les cheveux dans un “salon de coiffure” plus “conventionnel”. Moi, comme je ne suis pas maso tĂ©mĂ©raire, je n’ai jamais voulu essayer. J’ai prĂ©fĂ©rĂ© laisser pousser mes cheveux (dĂ©jĂ  longs au dĂ©part de l’action). Je les ai juste fait raccourcir par ma mĂšre lorsque mes parents sont venus en vacances chez nous dix mois aprĂšs notre arrivĂ©e au SĂ©nĂ©gal.
 
Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©e, on a eu la chance inouĂŻe de ne jamais avoir eu besoin d’un dentiste (ou d’un gynĂ©co). Le seul (digne de ce nom) qui nous Ă©tait alors recommandĂ© se trouvait Ă  Dakar aussi. Pas super pratique donc pour organiser un rendez-vous Ă  la Capitale nĂ©cessitant 7 heures pour parcourir 400 kms de routes dĂ©foncĂ©es avec, en bonus, l’enfer chaotique et indescriptible de la circulation urbaine dakaroise…
 
Bref, question dĂ©placements, que ce soit professionnels pour PhilĂ©as ou pour nos diverses vadrouilles dans le pays, il nous a fallu apprendre Ă  Ă©valuer la distance en nombre d’heures(jours) et non pas en nombre de kilomĂštres Ă  parcourir. C’est normal, c’est SĂ©nĂ©gal ! Suivant oĂč l’on devait se rendre, ça pouvait vite devenir dantesque (et c’Ă©tait toujours une aventure rocambolesque).
Par exemple, pour simplement partir en Casamance, au Sud du pays, Ă  seulement 250 kms de Kaolack, il fallait compter 5h30 de voyage rien que pour l’aller (quand tout se passait bien), et donc autant pour le retour.
 
 
Notre parenthĂšse expatriĂ©e nous a aussi enseignĂ© l’art de rĂ©gler les tĂąches administratives Ă  distance (sans tomber en dĂ©pression).
 
Tout devait se faire par courrier (et/ou par tĂ©lĂ©phone parfois), internet n’existant pas Ă  cette Ă©poque. Mes parents n’ont donc pas Ă©tĂ© les seuls Ă  bĂ©nĂ©ficier d’une relation Ă©pistolaire trĂšs suivie… Il y a aussi la sĂ©curitĂ© sociale/mutuelle santĂ© des expat’ Ă  laquelle on Ă©tait affiliĂ©s, ou bien encore les assurances que l’on a sollicitĂ©es aprĂšs nos cambriolages de domicile ou aprĂšs la perte/vol de ma carte bancaire (les procĂ©dures locales Ă©taient dignes d’un sketch, entre les visites au commissariat pour dĂ©poser plainte, se faire Ă©tablir des documents officiels remplis de tampons, les coups de fil alĂ©atoires depuis une cabine tĂ©lĂ©phonique aux diffĂ©rents services en France qui nous renvoyaient les uns vers les autres, aggravant ainsi encore un peu plus notre risque de faillite due aux coĂ»ts exorbitants des appels).
 
Il n’y avait pas de distributeurs automatiques lĂ  oĂč l’on Ă©tait, alors pour retirer des devises, on allait chez un Ă©picier libanais lorsque l’on vivait Ă  Kaolack, puis chez un pharmacien lorsque l’on habitait Ă  ThiĂšs. Oui, c’est trĂšs bizarre, mais c’Ă©tait la mĂ©thode locale des expat’ pour faire du change lĂ -bas : on faisait un chĂšque en Francs français (Ă  l’Ă©poque, l’Euro n’existait pas encore) et on obtenait l’Ă©quivalent en espĂšces en Francs CFA. Il nous fallait donc des chĂ©quiers. Et comme on n’avait pas ouvert de compte bancaire au SĂ©nĂ©gal (on n’est pas kamikazes), on utilisait nos chĂ©quiers français. LĂ  oĂč ça se corsait, c’Ă©tait quand ils Ă©taient finis et qu’il fallait en avoir de nouveaux. C’Ă©tait toute une histoire ! On les faisait commander d’avance par nos parents en France et Ă  chaque venue de nos familles au SĂ©nĂ©gal, elles nous les apportaient dans leurs valises avec tout le rĂ©assort des choses dont on avait besoin et que l’on ne trouvait pas sur place (mĂ©dicaments, parapharmacie, produits de toilette, d’hygiĂšne, lunettes de vue aprĂšs que l’on m’ait volĂ© les miennes, etc.).
Pour les cartes bancaires expirĂ©es Ă  renouveler, pour une remise de chĂšques, pour connaĂźtre le solde de notre compte en banque (on ne recevait pas les relevĂ©s bancaires lĂ -bas), c’Ă©tait pareil, mĂȘme cirque.
MĂȘme trafic Ă©galement pour les photos que je prenais. À cette Ă©poque, il n’existait que la photo argentique, donc nĂ©cessitant pellicules et dĂ©veloppement. Je transmettais les pellicules finies Ă  mes parents pour qu’ils les fassent dĂ©velopper en France. En retour, ils me faisaient passer des pellicules neuves.
 
 
Mais en dĂ©finitive, gĂ©rer la distance au SĂ©nĂ©gal a aussi et surtout consistĂ© pour moi Ă  (essayer de) comprendre, dĂ©crypter et apprivoiser un monde jusqu’alors totalement inconnu oĂč les modes de vie, les us et coutumes sont aux antipodes des miennes. À ce titre, ce fut un voyage intĂ©rieur intense et lointain
 
 
 
« — Alors le SĂ©nĂ©gal, c’Ă©tait comment ? 
— Loin.
— De la France ?
— Et d’aujourd’hui. Encore maintenant, j’ai parfois du mal Ă  croire que j’ai rĂ©ussi Ă  y (sur)vivre.
— J’ignorais tout ce que vous avez vĂ©cu lĂ -bas.
—  Tu n’es pas le seul, et tu ne sais pas tout. Et c’est tant mieux… »
 
 
 
 
 
 
~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~
 
 
 
 
Ă©dition n°20 : La Nature…
Ă©dition n°18 : Leurs coutumes/habitudes devenues miennes.(je n’ai pas participĂ© Ă  ce numĂ©ro)
Ă©dition n°17 : Qu’est-ce qu’on Ă©coute au SĂ©nĂ©gal ?
Ă©dition n°16 : Un mot, une expression…
Ă©dition n°15 : La cuisine…
Ă©dition n°14 : Mon intĂ©gration…
Ă©dition n°13 : Le systĂšme mĂ©dical…
Ă©dition n°12 : Les rapports humains…
Ă©dition n°10 : Le corps ailleurs…
Ă©dition n°7 : Votre coin de France.(je n’ai pas participĂ© Ă  ce numĂ©ro)
Ă©dition n°5 : Mon ailleurs la nuit…
Ă©dition n°4 : Ma nouvelle routine…
édition n°3 : Pourquoi es-tu partie ?
 

D’autres participations abordant ce thĂšme sont listĂ©es en fin d’article ici.

 
 
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