[ #HistoiresExpatriĂ©es ] La vie professionnelle ailleurs… đŸ–„ïžđŸ–šïžđŸ’ŸđŸ”ąđŸ—ƒïž

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(édition n°907/2018)
(avec pour marraine HélÚne, expatriée au Mexique)

ThÚme proposé : 

LA VIE PROFESSIONNELLE

DANS MON PAYS D’ADOPTION
 
~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~

 

M’expatrier ne faisait pas du tout, mais alors pas du tout partie de mes plans de carriĂšre. Et pourtant, je me suis retrouvĂ©e propulsĂ©e en pleine immersion au SĂ©nĂ©gal lorsque j’ai suivi PhilĂ©as dĂ©but 1994.
 
Durant les premiers mois, alors que nous (sur)vivions Ă  Kaolack, je n’avais aucune perspective professionnelle. Encaisser, supporter et digĂ©rer le choc culturel m’occupaient dĂ©jĂ  Ă  plein temps !
 
Puis nous avons dĂ©mĂ©nagĂ© et c’est finalement Ă  partir de lĂ  que ma vie professionnelle a pu voir le jour. Alors que ce n’Ă©tait pas gagnĂ© d’avance… Tous les expat’ de notre entourage rabĂąchaient Ă  PhilĂ©as qu’il ne fallait pas que j’aie trop d’espoirs, lui expliquant que c’Ă©tait impossible qu’une femme de toubab (=le blanc) puisse dĂ©crocher un job, et Ă  fortiori dans une entreprise sĂ©nĂ©galaise.

Sur le papier, ils n’avaient pas totalement tort. C’Ă©tait d’autant plus “mission impossible” qu’il me fallait dĂ©nicher un poste compatible avec mon cursus d’Ă©tudes et surtout agrĂ©Ă© par l’Ordre des experts-comptables de Paris (dont je dĂ©pendais alors en tant qu’expatriĂ©e).

Dans les faits, Ă  peine une semaine aprĂšs avoir emmĂ©nagĂ© dans notre nouveau logement, j’ai dĂ©barquĂ© Ă  l’improviste dans le seul et unique Cabinet d’expertise comptable/commissariat aux comptes/expertise judiciaire du SĂ©nĂ©gal non situĂ© Ă  la capitale (un vrai pionnier, cobaye de la dĂ©centralisation). Et au culot, j’ai demandĂ© Ă  ĂȘtre embauchĂ©e avec les “contraintes administratives” particuliĂšres qui Ă©taient les miennes…
《 Qui ne tente rien n’a rien ! 》 dit l’adage.
Et bien c’est absolument vrai, je l’ai testĂ© pour vous !

La rencontre improvisĂ©e s’est dĂ©roulĂ©e un mercredi aprĂšs-midi (aprĂšs l’heure incontournable de la traditionnelle sieste sĂ©nĂ©galaise). Ce jour-lĂ , je stressais autant qu’un jour d’oral d’examen (prĂ©cision : lors de tous les oraux que j’ai eu Ă  passer dans ma vie, j’ai toujours Ă©tĂ© paniquĂ©e Ă  mort, au point d’en perdre souvent tous mes moyens. Je suis beaucoup plus Ă  l’aise Ă  l’Ă©crit).  
MĂȘme pas trente minutes aprĂšs le dĂ©but de l’entrevue, j’Ă©tais engagĂ©e, sans autre formalitĂ© qu’un enthousiaste 《 OUI 》. Il m’a juste fallu tirer un trait sur le volet “rĂ©munĂ©ration au tarif rĂ©glementaire français” car qui dit “emploi sĂ©nĂ©galais” dit aussi “salaire sĂ©nĂ©galais”. Enfin… pas tout-Ă -fait, puisque je me suis quand mĂȘme vue proposer un peu plus du double de l’Ă©quivalent du SMIC sĂ©nĂ©galais d’alors. Youhou✌! Un vĂ©ritable casse-tĂȘte financier mensuel pour mon employeur, une grosse concession pour moi en acceptant d’ĂȘtre payĂ©e Ă  peine plus de 16% du SMIC français de l’Ă©poque.

Le jeudi matin, j’ai Ă©tĂ© conviĂ©e pour ĂȘtre chaleureusement prĂ©sentĂ©e Ă  mes nouveaux collĂšgues, dĂ©couvrir le Bureau oĂč j’allais devoir sĂ©vir, et procĂ©der Ă  quelques dĂ©clarations administratives. J’ai Ă©galement Ă©tĂ© informĂ©e de la premiĂšre mission dans laquelle j’allais ĂȘtre plongĂ©e dĂšs mon arrivĂ©e officielle, et lĂ  j’ai cru dĂ©faillir… Je devais participer Ă  l’animation d’un sĂ©minaire de formation de cinq jours… moi qui me liquĂ©fie Ă  la seule idĂ©e de devoir parler en public devant plus de deux personnes ! L’angoisse absolue !

Le lundi suivant, aprĂšs une nuit quasiment blanche Ă  cause des conditions climatiques saisonniĂšres, tel un zombie lĂ©thargique je commençais mon nouveau boulot (par un sacrĂ© dĂ©fi pour moi)et dĂ©couvrais aussitĂŽt, par la mĂȘme occasion, un autre monde !

1995

Si ma premiĂšre semaine de mission m’a semblĂ© ĂȘtre digne d’un bizutage en camĂ©ra cachĂ©e, ça aura au moins eu le mĂ©rite de me permettre de dĂ©couvrir d’un bloc les us et coutumes auxquels j’allais devoir m’adapter rapidement. Finalement, je n’ai pas juste Ă©tĂ© une intervenante parmi les autres formateurs… J’ai aussi (et surtout) Ă©tĂ© la novice-observatrice en apprentissage niveau dĂ©butant durant cette semaine de sĂ©minaire Ă©pique ! Je vous raconte la premiĂšre journĂ©e, toutes les autres y ressemblaient.

DĂšs l’arrivĂ©e, je me suis pliĂ©e au rituel des salutations (dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© ici). C’est tout un art, et rien que ça, il m’a fallu au bas mot une demi-heure pour dire bonjour Ă  tout le monde au Bureau et demander des nouvelles de tout leur arbre gĂ©nĂ©alogique, boutures et greffons compris. #1erRound

AprĂšs cette mise en bouche, me voilĂ  partie avec mon nouveau patron et un collĂšgue vers le lieu du sĂ©minaire. Comme mon boss n’avait pas de vĂ©hicule personnel (rares sont les sĂ©nĂ©galais ayant les moyens de possĂ©der une voiture), nous avons pris un taxi de ville, de ceux-lĂ  mĂȘme que je dĂ©crivais dans la premiĂšre Ă©dition des #HistoiresExpatriĂ©es.

 
Je vous laisse imaginer la scÚne un peu surréaliste, nous trois habillés sur notre 31, nos porte-documents à la main, débarquer dans notre carrosse délabré ! #2ÚmeRound

 
 
ArrivĂ©s sur les lieux, je reçois une piqĂ»re de rappel de la leçon sur la notion du temps au SĂ©nĂ©gal… [cf § “nouveau rythme de vie”]

Il est 8h30. ⌚⌛

Il faut attendre que les 37 “Ă©lĂšves” (des adultes) et le Directeur de l’association arrivent avec indolence d’un pas nonchalant.

Il est 9h30. ⌚⌛

Le Directeur nous accueille avec un petit discours d’ouverture de session de formation. Puis il nous accompagne jusqu’Ă  la “salle de classe” oĂč, lĂ , il nous prĂ©sente un Ă  un chacun(e) des participant(e)s Ă  qui l’on serre la main avec le rituel des salutations (version abrĂ©gĂ©e, on ne les connaĂźt pas assez…).
Mon patron annonce le programme de formation de la semaine, suite Ă  quoi les “Ă©lĂšves” se sont immĂ©diatement rĂ©unis pour organiser le planning, les horaires et dĂ©signer les diffĂ©rents responsables : thĂ©s, craies, Ă©ponge, tableau noir, heures des pauses, bonbons Ă  la menthe (!), etc. C’est important et valorisant d’avoir des responsabilitĂ©s. Alors pour Ă©viter les jalousies, un titre est attribuĂ© Ă  chacun, que ce soit au poste principal ou en supplĂ©ant. Et s’il n’y en a pas assez, on dĂ©multiplie Ă  l’infini : responsable en chef + responsable en chef-adjoint + vice-responsable en chef + vice-responsable en chef-adjoint, etc. Vous voyez l’idĂ©e ?

Il est 10h30. ⌚⌛

Soudain, le fraĂźchement nommĂ© “responsable-rĂ©crĂ©ation” claque bruyamment ses doigts en gueulant 《 C’est l’heure de la pause ! 》. Je sursaute. On n’a pourtant encore rien fait. Je reste perplexe et incrĂ©dule…

Il est 11h. ⌚⌛

Deux personnes apportent une grande bassine mĂ©tallique (me faisant un peu penser Ă  la cuve haute dans laquelle ma grand-mĂšre stĂ©rilisait ses bocaux de conserves) avec un couvercle et la posent dans un coin de la salle avec trois gobelets en plastique posĂ©s dessus. Il s’agit de la rĂ©serve d’eau de la journĂ©e pour Ă©tancher la soif des participants. Dans ma tĂȘte, je me dis que seulement trois timbales pour abreuver la quarantaine de personnes prĂ©sentes, ça risque de provoquer des embouteillages Ă  la source au fond de la salle…

On a l’eau (on va Ă©chapper Ă  la dĂ©shydratation), on a une tripotĂ©e de responsables (on ne risque rien), on a fait la pause (on est bien dĂ©tendu), la formation peut enfin commencer, dans une ambiance… comment dire… trĂšs particuliĂšre.

Les “Ă©lĂšves” ont manifestement beaucoup de mal Ă  rester attentifs, tranquillement assis Ă  leur place. Ambiance cafĂ© du commerce Ă  l’heure de pointe. Tout le monde se lĂšve intempestivement et se dĂ©place beaucoup, rentre et sort de la salle, vaque Ă  des occupations personnelles ou simplement Ă  des besoins naturels d’Ă©vacuations…

Des femmes partent chercher leur bĂ©bĂ©, que quelqu’un est venu leur emmener jusqu’au lieu du sĂ©minaire, pour l’allaiter. Leur colis affamĂ© rĂ©ceptionnĂ©, elles retournent s’asseoir avec leur rejeton sous le bras, puis sortent leur mamelle nourriciĂšre sans se cacher, y ventousent leur nourrisson et continuent Ă  Ă©couter et poser des questions comme si de rien n’Ă©tait. Une fois le plein de carburant lactĂ© fait, elle se lĂšve Ă  nouveau et rapporte le petit repu endormi lĂ  oĂč il a Ă©tĂ© livrĂ©… Jusqu’Ă  l’heure de la tĂ©tĂ©e suivante !

Certain(e)s s’activent minutieusement au rĂ©curage/polissage dentaire au moyen d’un bĂąton de bois faisant office de brosse Ă  dent (la mĂ©thode locale, avec un bois spĂ©cial qui aurait des vertus mĂ©dicinales, voire mĂȘme carrĂ©ment aphrodisiaques ! Argument de poids pour inciter Ă  une bonne hygiĂšne dentaire…). Les frottements gĂ©nĂšrent des copeaux stockĂ©s progressivement contre une joue. Pour Ă©viter de ressembler Ă  Tic et Tac venant de se faire arracher les dents de sagesse, il arrive un moment, forcĂ©ment, oĂč toute cette pĂąte accumulĂ©e doit ĂȘtre Ă©vacuĂ©e. Les personnes concernĂ©es se lĂšvent donc pour aller cracher bruyamment leur boulette de sciure imbibĂ©e de salive par la porte ou la fenĂȘtre la plus proche.
En sachant ça, mieux vaut ĂȘtre vigilant en marchant le long d’un bĂątiment dans la rue, pour Ă©viter de se prendre un glaviot en pleine poire !

Le responsable des bonbons Ă  la menthe passe rĂ©guliĂšrement dans les rangs pour faire sa distribution. Petite attention sympathique, ça rafraĂźchit, ça fait du bien. #StopÀL’HaleineDeHyĂšne

La journĂ©e est aussi rythmĂ©e par les abondants et bruyants dĂ©gazages sauvages, par en haut et par en bas. #PasDeTrouJaloux. Au dĂ©but, se retrouver en plein RototoProutParty, ça surprend, ça choque, ça dĂ©goute. Mais comme rapidement on se rend compte que ça fait partie des mƓurs, et surtout, qu’aprĂšs tout, c’est la nature, on s’y habitue et on n’y prĂȘte (presque) plus attention. Il faut savoir ĂȘtre ouvert d’esprit (et de tuyauterie). #100%Bio(gaz)

ce conseil était appliqué à la lettre !

 
Toutes ces activitĂ©s n’empĂȘchent nullement les “Ă©lĂšves” de poser moultes questions, les unes Ă  la suite des autres, sans attendre la fin de la rĂ©ponse (ni mĂȘme le dĂ©but parfois) avant d’en poser une autre. L’auditoire, quoiqu’un poil dĂ©stabilisant, est intĂ©ressĂ© et intĂ©ressant.
Mais durant cette premiĂšre journĂ©e, j’ai eu un peu de mal Ă  tout comprendre et Ă  me faire comprendre aussi #MerciMonAccentDuSudPrononcĂ©. Sans compter que je ne suis pas pĂ©dagogue pour deux sous, et que je ne maĂźtrise pas du tout l’art de la rhĂ©torique. Alors au bout de la dixiĂšme fois oĂč j’expliquais la mĂȘme chose d’une maniĂšre diffĂ©rente, puis que mes interlocuteurs me disaient avoir enfin pigĂ©, mais qu’une heure aprĂšs, alors qu’on Ă©tait passĂ© Ă  autre chose, un autre participant prenait la parole (et me la coupait au passage) pour m’interpeler : 《 Mais prĂ©sentement lĂ  dis-donc, la cause pour laquelle je pose la question, effectivement, je reviens sur le truc lĂ  de tantĂŽt. Bon ! Je n’ai pas compris le qui la dĂ©jĂ  lĂ  en fait. 》, je me suis sentie complĂštement larguĂ©e. La migraine me pendait au nez… #3ĂšmeRound

Il est 13h. ⌚⌛

En plein milieu d’une intervention abordant des points dĂ©licats nĂ©cessitant un maximum de concentration, car importants pour tout le reste de la formation, le “responsable-rĂ©crĂ©ation” nous refait le coup. Il claque bruyamment des doigts, se lĂšve et crie 《 C’est l’heure de la pause ! 》.  Cette fois-ci, c’est l’appel du ventre.

Il est 15h. ⌚⌛

Le sĂ©minaire reprend. Les participants sont tous revenus, mais ne sont plus de toute premiĂšre fraĂźcheur. Beaucoup d’entre eux semblent ne pas avoir totalement Ă©mergĂ© de leur sacro-sainte sieste, au point que certains s’allongent sur la table et se rendorment illico !

Il est 17h. ⌚⌛

Tout le monde est bien réveillé, a bu, a allaité, a dégazé, a les dents récurées.
L’attention est redevenue optimale, et ça tombe bien car c’est mon tour d’intervenir.
Je leur annonce que je vais leur parler de la notion de contrĂŽle et d’audit financier, et lĂ , je vois l’expression sur leur visage se dĂ©composer. Je suis mal Ă  l’aise car je pense alors avoir mis les pieds dans le plat en formulant mal ma prĂ©sentation. Quand on vit dans un pays dont on ne maĂźtrise pas encore complĂštement les codes, on est toujours sur le fil du rasoir de la gaffe (ou pire, de l’incident diplomatique) lorsqu’on s’exprime.
Du regard, j’appelle mon boss au secours. AprĂšs une petite explication de sa part, tout s’Ă©claire 💡, je comprends mieux. Je dĂ©couvre que je suis censĂ©e rassurer les participants qui pensent tous que lorsqu’il y a contrĂŽle des comptes, il y a forcĂ©ment arrestation et mise en prison dans la foulĂ©e ! 

J’ai alors dĂ©dramatisĂ© la situation et tous les “Ă©lĂšves” sont repartis ce jour-lĂ  extrĂȘmement soulagĂ©s. #DernierRound

 

Cette premiĂšre semaine de travail, en mission extĂ©rieure, m’a plongĂ©e dans le bain. J’en suis ressortie lessivĂ©e !

La semaine suivante, j’ai dĂ©couvert ce qui aura Ă©tĂ© mon quotidien au boulot jusqu’Ă  mon retour dĂ©finitif en France.

FlorilĂšge de mes 9 commandements.

 
 
De peu, tu te satisferas
 
Comme cela faisait dĂ©jĂ  quelques mois que je composais avec ma nouvelle routine, j’avais appris Ă  me satisfaire de pas grand-chose. J’ai simplement Ă©tendu mon expĂ©rience en dĂ©couvrant le concept du minimalisme dans le milieu professionnel cette fois.

En plus de mon boss dans son bureau, le Cabinet comptait alors huit “stagiaires”, un autre bureau et une autre piĂšce qui faisait office de salle d’attente (le reste des piĂšces (chambre/douche) de l’appartement Ă©taient rĂ©servĂ©es Ă  l’usage privĂ©). Il n’y avait pas de place pour tout le monde, ni suffisamment de tables et de chaises. Alors les “stagiaires” s’entassaient dans le deuxiĂšme bureau, tous agglutinĂ©s autour de deux petites tables : un angle chacun, pas de jaloux. Sinon, certains allaient parfois s’affaler sur les bancs de la salle d’attente.

J’ai eu un sacrĂ© traitement de faveur (ou pas !) car, les premiers mois, j’ai Ă©tĂ© affectĂ©e directement avec mon patron. Du mobilier avait Ă©tĂ© installĂ© rien que pour moi : un bureau et un “fauteuil” style design annĂ©es 70, lignes arrondies, couleur marron chocolat fondu avec des tiroirs kaki-caca-d’oie-pĂ©tard du plus bel effet. C’Ă©tait trĂšs gĂȘnant de dĂ©barquer et ĂȘtre favorisĂ©e ainsi, mais au final j’Ă©tais ravie (pour ne pas dire soulagĂ©e) dans un premier temps !
Plusieurs mois plus tard, la cohabitation n’Ă©tant pas toujours trĂšs simple au quotidien, et certains clients apprĂ©ciant trĂšs moyennement qu’une toubab, de sexe fĂ©minin qui plus est, soit prĂ©sente lors des rendez-vous, j’ai finalement Ă©tĂ© dĂ©mĂ©nagĂ©e dans la salle d’attente avec une chaise et une petite table. J’Ă©tais ravie (pour ne pas dire soulagĂ©e) une seconde fois !

Sinon, niveau Ă©quipements, ensevelis sous deux doigts de sable et de poussiĂšres, il n’y avait qu’un ordinateur (Ă  disquettes et sous MS-Dos) et une imprimante (Ă  papier-listing continu et Ă  aiguilles), le must inespĂ©rĂ© pour l’Ă©poque ! Je rappelle que la scĂšne se dĂ©roule en 1994/1995… Les ordinateurs n’Ă©taient pas encore rĂ©pandus comme maintenant. Alors autant dire que pour le SĂ©nĂ©gal, c’Ă©tait un peu un luxe ! Par contre, il fallait ĂȘtre patient pour pouvoir s’en servir, Ă  tour de rĂŽle, quand il n’y avait pas de coupure d’Ă©lectricitĂ©, sachant que le boss Ă©tait bien-sĂ»r prioritaire.

 

La divination, tu découvriras

 
Mon domaine, c’est l’expertise comptable. Pour faire court, je jongle avec les chiffres quoi !
Une des missions du mĂ©tier est d’Ă©tablir annuellement, pour chaque entreprise, un bilan et un compte de rĂ©sultat. Pour cela, il faut donc tenir une comptabilitĂ© en bonne et due forme. Et qui dit comptabilitĂ© dit paperasse… vous savez ce truc qui, au mieux, provoque une crise d’urticaire et, au pire, dĂ©clenche une attaque de panique (comme si ça brĂ»lait les doigts ou qu’on finissait en enfer si jamais venait l’idĂ©e saugrenue de classer les papelards dĂšs rĂ©ception). La paperasse… cette chose qu’on s’empresse d’enfouir dans un coin reculĂ© et inaccessible de la maison dans le meilleur des cas, et qu’on jette malencontreusement Ă  la poubelle Ă  l’insu de son plein grĂ© dans le pire des cas ! Sauf que la paperasse, c’est LA matiĂšre premiĂšre, les ingrĂ©dients sans lesquels la recette des comptes annuels est impossible Ă  cuisiner ! Comment voulez-vous faire une omelette si vous n’avez pas d’Ɠufs ?

Au SĂ©nĂ©gal, bien que les exigences en matiĂšre d’obligations comptables existent lĂ©galement, dans les faits le concept est trĂšs largement mĂ©connu, pour ne pas dire carrĂ©ment inconnu.
Il faut toutefois remettre les choses dans leur contexte. Dans un pays oĂč la majoritĂ© de la population ne doit sa subsistance qu’aux activitĂ©s liĂ©es au micro-commerce ou Ă  l’artisanat local, devoir “rendre des comptes”, quand chacun cherche avant tout Ă  nourrir sa famille au jour-le-jour avant de penser Ă  faire des bĂ©nĂ©fices, est le dernier des soucis. La culture de la paperasserie n’existe pas du tout.

Lorsque l’Administration (ou assimilĂ©e) leur tombait dessus, certains, moins “toute petite entreprise” que les autres, devaient pourtant se plier Ă  la rĂšgle et venaient donc en catastrophe au Cabinet. La plupart du temps, la fleur au fusil… Presque toujours trĂšs Ă  postĂ©riori, autrement dit avec quelques annĂ©es de retard…
Rares Ă©taient les clients en mesure de nous fournir des factures et autres justificatifs, des Ă©tats de caisse, des relevĂ©s bancaires le cas Ă©chĂ©ant.  《 Un compte courant bancaire ? C’est quoi ça dĂ©jĂ  ? 》. Oui, l’argent sonnant et trĂ©buchant domine, les espĂšces priment, c’est la suprĂ©matie du black (sans mauvais jeu de mot…) !

Pour essayer de comprendre ce qui me paraissait incomprĂ©hensible, j’avais questionnĂ© un des rares clients qui parvenait Ă  m’apporter des papiers Ă  me mettre sous la dent.
Il m’avait expliquĂ© que, de toute façon, mĂȘme ceux qui avaient un compte en banque jetaient les relevĂ©s, qu’ils ne regardaient d’ailleurs mĂȘme pas, ils ne savaient pas Ă  quoi ça pouvait leur servir. Et puis ils n’avaient pas confiance dans les montants car truffĂ©s d’erreurs et donc sans aucune valeur probante.
Pour obtenir des factures fournisseurs, il me racontait que c’Ă©tait compliquĂ©. Par exemple, lorsqu’il allait acheter des fournitures au marchĂ©, s’il tombait sur un vendeur sachant bien Ă©crire, et sachant ce qu’Ă©tait une facture, le marchand refusait de lui en faire une et surtout de la signer par crainte de finir en prison en cas de dĂ©nonciation (!?!?!?!).

Alors comment je faisais pour tenir des comptabilitĂ©s ? Et bien c’Ă©tait un peu par divination 😅 ! Avec les maigres informations qu’on me donnait de vive voix, et des bouts de papiers griffonnĂ©s, il me fallait deviner, extrapoler et pondre une traduction comptable qui tenait Ă  peu prĂšs la route.
Sinon, en plans B, j’avais l’embarras du choix :  frotter une boule de cristal, ou interprĂ©ter les lignes de la main du client, ou tirer les tarots, ou lire dans le marc de cafĂ©, ou lancer des cauris (en Afrique, petits coquillages “rĂ©vĂ©lant” l’avenir) puis les dĂ©chiffrer, ou bien encore lire dans les entrailles d’un poulet sacrifiĂ©…
BREF, il avait fallu que je me dĂ©merdasse (au royaume du systĂšme D) 😂 !

 

Tuer le temps, tu apprendras

 
Ce n’est pas que je me rĂ©pĂšte, c’est juste un fait : apprivoiser la notion de temps Ă  l’africaine est quelque chose de vraiment particulier ! Dans le boulot aussi, il m’a fallu “faire avec”…

Entre l’insuffisance, et mĂȘme parfois carrĂ©ment l’absence, de travail Ă  faire et les cadences locales qui Ă©taient trĂšs diffĂ©rentes de celles dont j’avais l’habitude, autant dire que les journĂ©es ont souvent Ă©tĂ© trĂšs (trĂšs trĂšs) longues. J’ai rapidement compris que j’allais devoir dĂ©ployer des trĂ©sors d’imagination pour Ă©chapper aux rythmes imposĂ©s, plus subis qu’autre chose. LĂ  encore, je me serais arrachĂ©e les cheveux un nombre incalculable de fois.

S’il y a bien une chose dont j’Ă©tais incapable c’Ă©tait rester les bras croisĂ©s Ă  attendre sans rien faire. La premiĂšre fois oĂč mon patron m’avait confiĂ© une mission Ă  mener Ă  bien, je l’avais terminĂ©e tranquillement avant la fin de la premiĂšre matinĂ©e de travail. Enthousiaste et motivĂ©e, j’Ă©tais allĂ©e lui rendre le boulot et, dans la foulĂ©e, lui en demander un autre pour l’aprĂšs-midi. Quelle ne fut pas alors ma stupĂ©faction (puis mon abattement lorsque j’ai compris que ce n’Ă©tait pas du tout une blague) quand il s’est Ă©criĂ© 《 Mais comment ça ? Vous avez dĂ©jĂ  tout terminĂ© ? Mais lĂ  ce n’est pas possible, je vous ai donnĂ© du travail pour toute la semaine lĂ . Ben mon vieux, c’est incroyable, j’ai jamais vu ça ! 》. J’en Ă©tais restĂ©e bouche bĂ©e tellement j’avais trouvĂ© la situation improbable.

Le cĂŽtĂ© positif de tout ça ? J’ai appris l’art de la patience infinie…
 

D’aucun comportement, tu ne t’Ă©tonneras

 
MĂȘme si je n’ai pas toujours tout compris, j’ai fini par ĂȘtre blasĂ©e de certaines habitudes et autres comportements que j’ai pu observĂ©s. Mais c’est vrai qu’en dĂ©couvrant des situations “inĂ©dites”, Ă  chaque fois j’avais besoin d’un petit temps d’adaptation en me rĂ©pĂ©tant : 《 No stress, ça doit ĂȘtre normal ici ! 》.
Morceaux choisis, en vrac.

Un beau jour, la Fatou (=la bonne) du Cabinet dĂ©barque dans le bureau oĂč j’Ă©tais avec, Ă  la main, une espĂšce de pot en terre rempli de braises ardentes. Surprise, j’avais alors pensĂ© : 《 C’est quoi ça encore ? Elle ne va quand mĂȘme pas faire des brochettes ici !?!? Il fait suffisamment chaud comme ça… 》. En la voyant sortir un sachet rempli d’un truc non identifiĂ©, je m’Ă©tais alors dit qu’elle allait peut-ĂȘtre prĂ©parer du thĂ©. Mais je me trompais… Elle avait jetĂ© une poignĂ©e du contenu de son sachet directement sur les braises, ce qui avait provoquĂ© instantanĂ©ment une Ă©paisse fumĂ©e dans la piĂšce. On ne se voyait presque plus lĂ -dedans, j’avais du mal Ă  respirer tellement je toussais. Mais personne ne bronchait dans le Cabinet. Je me suis un peu inquiĂ©tĂ©e au bout d’un moment :

《 ─ Dites donc, c’est normal que la bonne foute le feu au bureau ? 
─  Elle ne met pas le feu, elle parfume la salle !
─   Hein ? Parfumer ? Non mais moi ça m’asphyxie plus qu’autre chose son truc. SĂ©rieusement, c’est quoi ? (ils Ă©taient tous hilares de me voir Ă©carlate sur mon bureau, les yeux exorbitĂ©s, prise de quintes de toux de tuberculeuse).
─  Mais c’est de l’encens, vous ne connaissez pas ? Vous ne faites pas ça chez vous ? Nous ici, tout le monde en brĂ»le dans sa maison. Celui-lĂ  est parfumĂ© Ă  — [je ne me souviens plus quoi]. Ça sent bon non ?
─   Bon… comment vous dire… LĂ  je ne sens pas vraiment le parfum, mais plutĂŽt la fumĂ©e. Et mes yeux commencent Ă  crier au secours. Mais sinon, ça va durer longtemps ? Et c’est normal que ça fume autant ? Non parce que lĂ  on va tous crever !
─  Non non, rassurez-vous. Bon lĂ  c’est vrai qu’elle a un peu forcĂ© sur la dose. Normalement on ne sent que les effluves des herbes brĂ»lĂ©es. 》.
Il m’avait fallu ouvrir la fenĂȘtre pour pouvoir reprendre mon souffle. J’Ă©tais la risĂ©e de mes collĂšgues. Finalement, une fois que la fumĂ©e s’Ă©tait dissipĂ©e, c’est vrai que ça sentait bon.
 
 
RéguliÚrement, clients comme collÚgues enlevaient leurs chaussures, les balançaient sous une chaise ou une table et se baladaient pieds-nus dans le Cabinet. PhénomÚne inexpliqué et inexplicable. Mal aux pieds ? Pompes inconfortables ? Arpions en surchauffe ? Les hypothÚses restent sans confirmation. Il devait y avoir un peu de tout ça probablement.

Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©e, je ne comptais plus le nombre de fois oĂč je me suis retrouvĂ©e nez-Ă -nez avec certaines collĂšgues qui terminaient la journĂ©e en soutif ! Bon, Ă  leur dĂ©charge, il faut prĂ©ciser que pendant une grosse partie de l’annĂ©e il faisait trĂšs chaud dans les bureaux, et il n’y avait pas la clim.

Il ne fallait pas s’Ă©tonner non plus de voir des gens se pomponner ; faire leurs ablutions ; dĂ©rouler un tapis sur les pavĂ©s et s’y prosterner pour prier face Ă  La Mecque ; aller s’allonger sur les bancs de la salle d’attente pour piquer un roupillon ; se balader dans le couloir avec leurs chaussettes Ă  la main (?!).
Il ne fallait pas ĂȘtre surpris de croiser parfois un mystĂ©rieux inconnu vĂȘtu d’un grand boubou blanc immaculĂ© et d’une sorte de chĂšche blanc sur la tĂȘte (comme certains marabouts) et dĂ©ambulant en silence tel un fantĂŽme ; de voir la femme de mĂ©nage faire la poussiĂšre en y soufflant dessus ou en agitant une chiffon en l’air pour la faire tomber par terre ; de se trouver nez-Ă -nez avec quelqu’un torse nu et le pantalon retroussĂ© jusqu’aux genoux en train de se brosser les dents ; de voir des slips suspendus Ă  la poignĂ©e d’une porte ou Ă  la grille d’une fenĂȘtre ; de trouver la fatou Ă  quatre pattes dans la douche en train de faire la lessive.
Et que dire du nombre de fois oĂč mon patron, sorti de la douche avec sa serviette encore autour du cou, ou bien en peignoir sortant de sa chambre, avait dĂ» aller saluer un client dans le couloir avant de le faire patienter dans la salle d’attente jusqu’Ă  ce qu’il soit prĂȘt Ă  le recevoir.
Ou encore de ce jour oĂč, pendant qu’un client attendait l’heure de son rendez-vous, il crachait par terre, devant moi, sans aucune gĂȘne, les rĂ©sidus de son repas coincĂ©s entre les dents (il avait mangĂ© du riz…).
J’en passe et des meilleures, je pourrais en parler pendant des heures…

 

D’allumer le ventilo, tu t’abstiendras

 
La plupart du temps, il faisait chaud, trĂšs chaud dans les bureaux du Cabinet. Mon corps avait du mal Ă  le gĂ©rer, et ça se voyait Ă  l’Ɠil nu quand ma tĂȘte virait au rouge coquelicot, ou que je passais mon temps Ă  m’Ă©ponger car mon visage suait tellement qu’on aurait dit Johnny Hallyday en concert. Alors mon patron, inquiet, avait eu pitiĂ© de moi…
Un beau jour, des électriciens avaient débarqué avec fracas. Ils venaient poser un ventilateur de plafond. Le chantier du siÚcle avait débuté, un bordel indescriptible.
De mon cĂŽtĂ©, ça faisait deux jours que je m’Ă©puisais Ă  trier et classer deux annĂ©es de paperasse balancĂ©e en vrac dans un grand carton apportĂ© par un client. Ma table Ă©tait minutieusement recouverte de tas de feuilles froissĂ©es et de bouts de papiers Ă  moitiĂ© dĂ©chirĂ©s.
En fin de journĂ©e, les Ă©lectriciens avaient voulu effectuer les premiers essais. Quand ils avaient mis le ventilo en marche, ce fut le “drame” ! DĂšs les premiĂšres rotations du terrible engin, la tonne de poussiĂšre accumulĂ©e sur chaque pale avait Ă©tĂ© projetĂ©e dans toute la piĂšce, je m’Ă©tais retrouvĂ©e presque complĂštement panĂ©e ! Et alors que je toussais et Ă©ternuais Ă  m’en dĂ©coller la plĂšvre #MerciMesAllergiesRespiratoires, les pales s’Ă©taient mises Ă  brasser l’air de plus en plus vite, au point que la puissance (anormale) du souffle avait eu comme un effet cyclone. Mes papiers avaient Ă©tĂ© “aspirĂ©s” de ma table et s’Ă©taient retrouvĂ©s Ă  tournoyer dans la piĂšce avant d’ĂȘtre propulsĂ©s au mur ou au plafond.

 
Par rĂ©flexe, je m’Ă©tais Ă©talĂ©e de tout mon long sur mon bureau dans l’espoir de limiter le “carnage”, et je suppliais :

《 ─ PITIÉ ! ArrĂȘtez-moi cette machine infernale !
─  Oh ? Mais pas de soucis AngĂ©lique, je vais vous prĂȘter du poids pour caler tout ça. 》.

Les Ă©lectriciens avaient Ă©teint le plafonnier. Mon boss posait tout ce qui lui tombait sous la main sur mon bureau pour que je puisse coincer mes tas de papelards. Mais le ventilo avait Ă©tĂ© rallumĂ© et rebelote. Je m’agitais dans tous les sens dans la piĂšce pour rattraper mes papiers volants…
Quand j’Ă©tais partie ce soir-lĂ , un peu dĂ©couragĂ©e par mes deux jours de boulot anĂ©antis en quelques rotations de ventilateur, j’avais pu rĂ©cupĂ©rer toute ma paperasse, mais mon bureau Ă©tait enfoui sous une vĂ©ritable quincaillerie, un bric-Ă -brac inimaginable !

Le lendemain, je m’Ă©tais installĂ©e Ă  l’ordinateur pour comptabiliser tous les papiers virevoltants et bien aĂ©rĂ©s de la veille. Les Ă©lectriciens Ă©taient revenus faire des tests, rĂ©glant aussi la direction du ventilo pour Ă©viter qu’il ne me souffle directement dessus (et me fasse un brushing par la mĂȘme occasion…). Mais mon patron devait penser que je n’avais pas suffisamment d’air pour me soulager, alors il avait dĂ©barquĂ© avec un ventilateur sur pied, une antiquitĂ© fonctionnant sur du 110V qui avait instantanĂ©ment grillĂ© quand il l’avait branchĂ©e sur la prise en 220V sans le transfo ! PAF ! Il avait sommĂ© les Ă©lectriciens de rĂ©parer/adapter la relique sur-le-champ, ce qu’ils avaient fait avec une improbable mais incroyable dextĂ©ritĂ©.

Petit apartĂ© : il faut souligner que les SĂ©nĂ©galais sont de vĂ©ritables Mac Gyver Ă  l’africaine, les rois absolus du systĂšme D, les maĂźtres incontestĂ©s de “l’autodĂ©merdance(selon l’expression consacrĂ©e de L.S. Senghor). Quoiqu’on en dise, quoiqu’on en pense, ça force l’admiration…

J’avais dĂ» prendre de nouvelles habitudes pour composer avec les courants d’air qui m’Ă©taient dĂ©sormais imposĂ©s ! Je prĂ©fĂ©rais quand mĂȘme ĂȘtre sans l’option cyclone…

《 ─ Mais AngĂ©lique, il faut utiliser les ventilateurs lĂ  prĂ©sentement ! Ils ont Ă©tĂ© installĂ©s spĂ©cialement pour vous.
─  C’est trĂšs gentil mais je n’ai rien demandĂ© moi. Je voudrais juste ne pas avoir Ă  courir aprĂšs les papiers. Alors si ça ne vous dĂ©range pas, je les allumerai quand j’en aurai vraiment besoin. 》.

Ne tenant nullement compte de ma remarque, il avait aussitĂŽt enclenchĂ© l’interrupteur du ventilateur de plafond… sans rĂ©sultat ! Aucune des trois autres vitesses ne fonctionnait non plus. Les Ă©lectriciens avaient dĂ» revenir “en urgence” pour diagnostiquer la panne… Ă  grands coups de marteau, tellement forts qu’Ă  chaque coup, mes yeux se fermaient par rĂ©flexe sans que je puisse m’en empĂȘcher. Mal de tronche d’anthologie ce soir-lĂ …

Le lendemain, lorsque j’avais voulu allumer le ventilo, une Ă©norme Ă©tincelle avait jailli du plafond avec un gros PAF!, un peu de fumĂ©e et puis plus rien. J’avais alors tout arrĂȘtĂ© et n’avais plus jamais rien touchĂ© de peur de mettre le feu au bĂątiment.

 

Le bruit ambiant, tu supporteras

 
Autre problĂšme rĂ©current pour moi, les nuisances sonores. Oui, encore. Non, je ne radote pas au fil des Ă©ditions d’#HistoiresExpatriĂ©es. C’Ă©tait Ă  croire que le silence n’existait jamais au SĂ©nĂ©gal. Plusieurs sortes de bruits rĂ©gnaient au boulot.

Il y avait d’abord l’ambiance dans le bureau mĂȘme : une petite radio ondes courtes Ă  piles crachait la bande-son de Dakar FM Ă  fond toute la journĂ©e. Les sĂ©nĂ©galais que j’ai cĂŽtoyĂ©s ne semblaient pas pouvoir rester une journĂ©e sans Ă©couter de la musique. Je n’ai jamais rĂ©ussi Ă  savoir pourquoi ils mettaient le son aussi fort, c’Ă©tait insupportable. J’avais des maux de tĂȘte Ă©pouvantables Ă  peine un quart d’heure aprĂšs mon arrivĂ©e chaque matin. Pour se concentrer sur une tĂąche, ce n’Ă©tait pas simple. Je n’en pouvais plus. Les seuls moments de rĂ©pit Ă©taient quand les piles Ă©taient vides. Mais ça ne durait jamais trĂšs longtemps car l’un des stagiaires Ă©tait aussitĂŽt mandatĂ© pour aller trouver des piles neuves au plus vite ! Au dĂ©but, je croyais que mon patron Ă©tait un peu dur de la feuille, les portugaises un tantinet ensablĂ©es, et qu’il mettait fort pour entendre quand l’heure des infos arrivait. Mais non, dĂšs que le journal commençait, il s’empressait de lĂ©gĂšrement baisser le volume et se mettait Ă  discuter avec les collaborateurs en s’Ă©gosillant pour couvrir le son de la radio.

 

Il y avait ensuite les voisins du dessous. Comme je l’ai dĂ©jĂ  expliquĂ©, tout le monde vit plus ou moins dehors, les logements ne sont jamais insonorisĂ©s et toujours ouverts aux quatre vents. Alors quand la famille vivant au rez-de-chaussĂ©e de l’immeuble a accueilli son Ă©niĂšme nouveau-nĂ©, autant dire qu’on n’avait pas eu besoin de faire-part de naissance pour savoir qu’ils Ă©taient un de plus chez eux ! Ce pauvre nourrisson hurlait non-stop du matin au soir, c’Ă©tait Ă  se demander s’il n’Ă©tait pas laissĂ© seul sans aucune surveillance.
Quelques semaines plus tard, ça s’est calmĂ©. Mais ce sont d’autres enfants de la fratrie qui ont pris le relais. Un jour, un des garçons avait chopĂ© un de ses frĂšres pour le bastonner, et tenter de l’Ă©trangler par la mĂȘme occasion. La mĂšre Ă©tait sortie comme une furie dans la cour en hurlant encore plus fort que ses gosses. Pour les sĂ©parer, elle avait alors balancĂ© sur eux tout ce qui lui passait par les mains, y compris le balai qu’elle utilisait, mais les chenapans, beaucoup plus vifs et agiles que leur pauvre mĂšre, avaient esquivĂ© les jets d’objets en une pirouette. Toutefois, c’est la maman qui avait eu le dernier mot en rĂ©ussissant Ă  en attraper un au passage, elle l’avait traĂźnĂ© Ă  l’intĂ©rieur pour lui rĂ©gler son compte. Vu les cris, il avait dĂ» prendre cher…
On aurait Ă©tĂ© en France, les services sociaux auraient dĂ©barquĂ© lĂ  avec toute la cavalerie en moins de temps qu’il n’en faut pour les appeler.

Il y avait aussi les chants religieux en arabe d’un malheureux gamin qui passait au Cabinet pour mendier plusieurs fois par semaine. Il avait une voix vraiment trĂšs bizarre, cassĂ©e, trĂšs rauque. Il psalmodiait sans rythme, d’un ton monotone rĂ©pĂ©titif ; c’Ă©tait lancinant, irritant, crispant, ça me faisait grincer des dents. Tellement pas harmonieux que la premiĂšre fois que je l’ai entendu, je ne savais pas ce que pouvait ĂȘtre ce “bruit”, ça m’Ă©voquait vaguement les miaulements nocturnes des chats du quartier. Bref, un jour une des stagiaires lui a donnĂ© une piĂšce pour qu’il s’arrĂȘte de chanter et qu’il s’en aille. Sauf qu’aprĂšs ça, il revenait chaque jour pousser la chansonnette en Ă©change d’une nouvelle piĂšce, jusqu’Ă  ce que l’un des stagiaires se mette en colĂšre et le fasse fuir dĂ©finitivement.

 

D’eau courante, tu te passeras

 
Le Cabinet Ă©tait situĂ© dans une zone de la ville oĂč il n’y avait pas d’eau du matin jusqu’en fin d’aprĂšs-midi. Pour boire, ça ne me posait pas de problĂšmes, l’eau du robinet n’Ă©tant pas recommandĂ©e, je faisais toujours suivre une grande bouteille d’eau minĂ©rale. Mais pour les parenthĂšses enchantĂ©es aux toilettes (avec la chasse d’eau Ă  sec aprĂšs le premier visiteur du jour), c’Ă©tait une toute autre histoire !

Pour ne pas faire fuir le lecteur, je ne vais pas rentrer dans les dĂ©tails allĂ©chants de ces moments trĂšs intenses et chargĂ©s en Ă©motions fortes quand tu ne peux plus te retenir d’aller faire pipi (ou plus en cas d’urgence sanitaire) dans la soupe commune de tous ceux qui t’ont prĂ©cĂ©dĂ©e depuis le dĂ©but de la journĂ©e… Tout ce que je peux dire est que c’est dans de telles situations quotidiennes qu’on prend conscience de toute la puissance du mental et de la capacitĂ© d’adaptation de l’Être Humain !

 

Dans la peau de la femme étrangÚre blanche immigrée, tu te retrouveras

 
Parfois, certaines situations ne peuvent ĂȘtre rĂ©ellement comprises que lorsqu’on les vit soi-mĂȘme. Quand j’habitais au SĂ©nĂ©gal, les rĂŽles ont Ă©tĂ© inversĂ©s : j’ai touchĂ© du doigt ce que peuvent connaĂźtre les Ă©trangers vivant en France…

Une des choses qui m’aura beaucoup marquĂ©e (et blessĂ©e aussi) durant ma parenthĂšse expatriĂ©e c’est de prendre conscience un beau jour que, lĂ -bas, je n’Ă©tais “qu’une femme blanche, Ă©trangĂšre et immigrĂ©e” qui n’Ă©tait pas chez elle.
LittĂ©ralement, ce n’Ă©tait pas faux bien-sĂ»r. Mais au pays de la teranga (= art de l’accueil bienveillant et de l’hospitalitĂ© chaleureuse inscrit dans les gĂšnes des sĂ©nĂ©galais), je ne m’attendais pas du tout Ă  ça. Aussi bien d’un point de vue professionnel que dans la vie de tous les jours, finir par y ressentir assez rapidement de la suspicion, de la mĂ©fiance, parfois mĂȘme de l’animositĂ© et du rejet (du racisme ?), et ce bien malgrĂ© moi, c’Ă©tait plus qu’un paradoxe, c’Ă©tait un comble !

À cette Ă©tiquette collĂ©e dans mon dos, je pourrais aussi rajouter “non musulmane”, mais je prĂ©fĂšre Ă©viter tout malentendu ou polĂ©mique… Je me contente donc juste de raconter une petite expĂ©rience qui m’a ouvert les yeux sur une rĂ©alitĂ© qui me dĂ©passait (et sur laquelle je ne porte plus aucun jugement de valeur).
Un client ayant fait appel Ă  mon boss pour assurer une mission de formation Ă  destination de “musulmans trĂšs puristes”, a catĂ©goriquement interdit que j’intervienne, aprĂšs avoir d’abord refusĂ© de simplement me rencontrer. Ne comprenant pas spontanĂ©ment pourquoi, j’ai alors demandĂ© des explications Ă  mon patron (assez ouvert d’esprit et plutĂŽt tolĂ©rant). Il m’avait dit, embarrassĂ©, que c’Ă©tait parce que j’Ă©tais une femme, blanche, et surtout que je n’Ă©tais pas voilĂ©e. Et que si j’avais dĂ» prendre en charge les sĂ©ances, il aurait fallu que je me voile intĂ©gralement. TrĂšs gĂȘnĂ©, il avait alors prĂ©fĂ©rĂ© refuser pour moi sans me le dire…

Mes quelques expĂ©riences professionnelles nĂ©gatives font aussi partie des raisons pour lesquelles lorsque j’ai quittĂ© le SĂ©nĂ©gal, je suis partie trĂšs fĂąchĂ©e contre ce pays, en jurant de ne plus jamais y remettre les pieds (fontaine…). À ce moment-lĂ , dĂ©finir le SĂ©nĂ©gal comme LE pays de la teranga me faisait doucement rigoler car aprĂšs tout ce que j’y avais vu et vĂ©cu, j’en Ă©tais venue Ă  penser que cette fameuse teranga n’Ă©tait qu’un concept marketing touristique opportuniste. Accueil et hospitalitĂ© peut-ĂȘtre, mais seulement pour les touristes-porte-monnaie-ambulant alors !  
Depuis cette Ă©poque, j’ai revu mon impitoyable jugement Ă  l’emporte-piĂšce… Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir. Mais OUI le SĂ©nĂ©gal est le pays de la teranga.

1995 : dans la peau d’une toubab en boubou. Vous avez le droit de rire, mais pas de vous moquer !!!
 
 
 
Du rituel des trois thés, tu te régaleras
 
Une chose me plaisait beaucoup : chaque aprĂšs-midi, il y avait toujours quelqu’un pour prĂ©parer du thĂ© Ă  la menthe (ou Ă  la pastille Valda s’il n’y en avait pas). J’adorais en boire (mĂȘme s’il ne fallait pas ĂȘtre trop tatillon sur la notion d’hygiĂšne).
Au SĂ©nĂ©gal, c’est tout un rituel, qui dure, dure, dure, le temps de prĂ©parer et de boire Ă  tour de rĂŽle chacun des trois thĂ©s. LĂ -bas, on dit que le premier est amer comme la mort, le deuxiĂšme est doux comme la vie et le troisiĂšme est sucrĂ© comme l’amour.

 

 
Au Cabinet, ça commençait Ă  15h, et les dĂ©gustations s’Ă©talaient jusqu’Ă  17h30 gĂ©nĂ©ralement. On en avait bien besoin pour ne pas tous s’endormir sur nos tables ! C’Ă©tait dur les aprĂšs-midi dans cette fournaise. Je comprenais pourquoi ils faisaient tous la sieste aprĂšs manger. Pourtant, je n’ai jamais rĂ©ussi Ă  adopter cette habitude, la sieste et moi n’avons jamais Ă©tĂ© trĂšs copines…

Trois bons thĂ©s et hop on Ă©tait reboostĂ©s ! Surtout si la variĂ©tĂ© de thĂ© noir prĂ©parĂ© Ă©tait celui appelĂ© le “Saddam Hussein”. C’Ă©tait le plus fort, tellement bourrĂ© de thĂ©ine qu’en boire trop tard dans la journĂ©e risquait de nous assurer une belle insomnie ! Pas trop conseillĂ© si on voulait affronter sans trop de difficultĂ©s une nouvelle journĂ©e de boulot le lendemain… Comme un jour sans fin…

 
 
 
Une fois de plus, comme pour la vie personnelle, la vie professionnelle dans mon (ancien) pays “d’adoption” n’a pas Ă©tĂ© un long fleuve tranquille ! Mais cette expĂ©rience m’a finalement beaucoup plus appris et apportĂ© que ce que je ne le pensais Ă  l’Ă©poque…

 

~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~
 
 
 
 
Ă©dition n°7 : Votre coin de France. (je n’ai pas participĂ© Ă  ce numĂ©ro)
Ă©dition n°5 : Mon ailleurs la nuit…
Ă©dition n°4 : Ma nouvelle routine…
édition n°3 : Pourquoi es-tu partie ?

 

Toutes les autres participations abordant ce thĂšme sont listĂ©es en fin d’article ici.

 

 

12 Comments on “[ #HistoiresExpatriĂ©es ] La vie professionnelle ailleurs… đŸ–„ïžđŸ–šïžđŸ’ŸđŸ”ąđŸ—ƒïž

  1. C'est quand mĂȘme une expĂ©rience folle, mĂȘme si elle n'a pas Ă©tĂ© de tout repos et qu'il n'y avait pas d'eau dans les toilettes ^^

    Je comprends que le quotidien a du ĂȘtre souvent compliquĂ©, mais c'est vraiment un rĂ©cit passionnant que tu nous livres lĂ  …

  2. merci MaĂ«va. Oui, des souvenirs de cette Ă©poque lointaine, ce n'est pas ce qui manque ! Mais heureusement que j'ai conservĂ© les milliers de pages que j'ai Ă©crites quand je vivais lĂ -bas. Je tenais alors religieusement mon carnet de bord au jour le jour ! Il y avait tant de choses Ă  raconter Ă  chaud que je n'aurais jamais pu me rappeler de tous les dĂ©tails sinon… J'avais enfoui beaucoup d'Ă©pisodes, mais ça me libĂšre d'oser raconter publiquement tout ça. Avec les annĂ©es de recul, je peux raconter "en y mettant les formes", car la version d'origine est beaucoup trop politiquement incorrecte, virulente et sans filtre ! C'Ă©tait tellement dur pour moi que je n'y allais pas avec le dos de la cuillĂšre dans mon tĂ©moignage quotidien…

  3. Merci Lucie !!! Contente de t'avoir fait rire, c'est toujours une récompense pour moi.
    Je cogite beaucoup sur le prochain thĂšme du corps… D'autant plus que l'annonce de la prĂ©sentation m'a fait voir d'autres façons d'aborder le sujet, des angles auxquels bizarrement je n'avais pas du tout pensĂ© de prime abord. Alors c'est un peu "tempĂȘte sous un crĂąne" pour moi depuis 🙂 !!! Mais j'espĂšre bien pouvoir Ă©crire sur le sujet…

  4. C'est toujours aussi dingue de te lire, j'ai beaucoup ri ! On est vraiment transportés dans un autre monde avec tes textes. Vivement la suite (le thÚme du corps s'annonce intéressant, car déjà tout au long de cet article j'ai pensé à plusieurs reprises combien la pudeur et la notion d'espace personnel semblaient différentes au Sénégal).

  5. oh merci StĂ©phanie, ça me touche beaucoup ce que tu m'Ă©cris ! Et si je suis parvenue Ă  te faire rire avec mes (mĂ©s)aventures, alors je suis comblĂ©e !!! C'est mon objectif premier : divertir (pour ne pas faire fuir :-)…) tout en "exorcisant" tout ce vĂ©cu qui, mĂȘme s'il date maintenant, m'a marquĂ©e au fer rouge…

  6. J'adore ton article ! Tu m'as fait rire, tu m'as fait me poser des questions, et tu m'as appris des trucs ! Franchement d'avoir vécu tout ça chapeau. Le choc est rude, et tu le racontes trÚs bien !

  7. Merci de m'avoir lue ïżœïżœ. Je suis ravie si, en plus, tu as apprĂ©ciĂ©. Je ne pensais pas participer (encore et toujours par peur d'ĂȘtre mal interprĂ©tĂ©e) mais finalement je me suis jetĂ©e Ă  l'eau. AprĂšs tout, je ne raconte que ce que j'ai vĂ©cu, et ça fait un bien fou ïżœïżœ !

  8. J'ai eu un immense plaisir Ă  te lire. Quelle expĂ©rience! Je sens cette ambivalence (qu'il m'arrive de ressentir moi-mĂȘme) entre ton ouverture Ă  une autre culture et les difficultĂ©s de codes Ă  1000 lieues de ce que tu connais. J'ai vraiment apprĂ©ciĂ© l’authenticitĂ© de ton rĂ©cit. Merci pour cela.

  9. J'avais déjà entendu des morceaux de ce récit mais par écrit si bien rédigé c'est encore mieux. Bravo Angélique.

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