[ #HistoiresExpatriĂ©es ] Les rapports humains đŸ€…

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(édition n°1210/2018)
(avec pour marraine Kenza, expatriée au Canada)

ThÚme proposé :

LES RELATIONS SOCIALES

 
~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~

 

Vaste sujet que voilà les relations sociales comme thÚme des #HistoiresExpatriées de ce mois-ci ! 
 
Par curiosité, je me suis mise à chercher une définition de cette notion plutÎt vague et un peu fourre-tout, et je suis tombée sur celle-ci (source : Guy Bajoit) : 
《 La relation sociale est le fondement de la vie commune. 》  
L’auteur complĂšte cette idĂ©e en rajoutant qu’il s’agit d’un Ă©change entre deux personnes Ă©veillant chez elles des attentes culturellement dĂ©finies et se dĂ©roulant sous des contraintes sociales.
 
 
Puisqu’il est question de parler des bases de la vie commune, le sujet semblerait assez facile Ă  priori. 
 
Pourtant, en ce qui me concerne, aborder ce concept est loin d’ĂȘtre aussi simple que ça en a l’air… Non pas parce que je fais partie de la catĂ©gorie des gens au tempĂ©rament 《 plutĂŽt solitaire, timide, Ă  tendance un tantinet effrayĂ©e par l’autre 》. (Bon… il y a quand mĂȘme un peu de ça !).
#OuiJeSaisJeSuisUnBoulet #PersonneN’estParfait   

 
Mais la difficultĂ© pour moi provient aussi du dĂ©calage permanent que j’ai pu ressentir lors de ma parenthĂšse expatriĂ©e, la rencontre (improbable) entre deux mondes si diffĂ©rents que le concept mĂȘme de “vie commune” comme fondement de toute relation sociale Ă©tait une hĂ©rĂ©sie.

 
Contre toute attente, malgrĂ© mon “handicap de sociabilitĂ©”, j’ai rencontrĂ© “l’Autre”, aussi bien positivement que nĂ©gativement… Et mĂȘme si le choc culturel a Ă©tĂ© tellement fort qu’aucune “vie commune” n’a rĂ©ellement existĂ© pour moi lĂ -bas, il n’en reste pas moins qu’au-delĂ  de tout ce qui peut opposer, un point commun fondamental a Ă©tĂ© au rendez-vous : l’Humain. 
 
Alors, puisque je suis bien incapable de parler lĂ©gitimement de “relations sociales” dans la vie expatriĂ©e, ma participation se fera sous l’angle plus large des rapports humains.
 
 
 

Les relations avec “sa communautĂ©” expatriĂ©e

《 Qui se ressemble s’assemble 》dit l’adage.
Oui, certes, peut-ĂȘtre… quoique, en fait, non, pas forcĂ©ment !

Quand on vit loin de son pays d’origine, et a fortiori dans un endroit oĂč le dĂ©paysement est abyssal, il arrive un moment oĂč, immanquablement, on cherche Ă  nouer des relations avec des personnes dans la mĂȘme situation, en l’occurrence d’autres expat’. Tous les critĂšres d’Ăąge, d’affinitĂ©s et autres points communs passent clairement au second plan (au dĂ©part de l’action) ! C’est encore plus vrai lorsque le coin oĂč on atterrit n’en est pas trĂšs frĂ©quentĂ©…

Ce fut notre cas dĂšs notre arrivĂ©e au SĂ©nĂ©gal en 1994, propulsĂ©s Ă  Kaolack et ses 150 000 habitants. Assez confiants Ă  cette Ă©poque (en rĂ©alitĂ©, encore jeunes et un peu naĂŻfs…), on pensait qu’avec une ville de cette taille, la probabilitĂ© Ă©tait plutĂŽt bonne de trouver une communautĂ© d’expat’ (et assimilĂ©s) assez consĂ©quente. Dans les faits, Ă  peine une trentaine d’occidentaux Ă©tait recensĂ©e, dont seulement une dizaine de francophones (largement plus ĂągĂ©s que nous deux). L’embarras du choix quoi !

N’ayant trouvĂ© aucune rĂ©elle opportunitĂ© Ă  l’Alliance Franco-SĂ©nĂ©galaise de Kaolack, c’est ainsi qu’on s’est retrouvĂ©s Ă  frĂ©quenter uniquement Le Cercle
Ne pas se fier Ă  ce nom plein de mystĂšre Ă©sotĂ©rique : il ne s’agissait ni d’une secte, ni d’une sociĂ©tĂ© secrĂšte ! Ce n’Ă©tait qu’une sorte d’Association des coopĂ©rants français habitant Kaolack. J’en ai dĂ©jĂ  parlĂ© dans le premier numĂ©ro de mes #HistoiresExpatriĂ©es :

《 L’ambiance Ă©tait plutĂŽt conviviale, ça nous permettait de nous retrouver un peu entre nous, et ça faisait du bien parfois !
Le Cercle occupait un local simple et sans prétention, avec un coin bar dans une grande cour ombragée, avec un terrain pour le tennis ou le volley, un coin pour jouer à la pétanque, et aussi de quoi jouer au ping-pong. Il y avait des jeux de cartes et de société, une petite bibliothÚque avec quelques livres empruntables et des magazines, et puis une télévision.
Deux soirs par semaine, des repas Ă  menu fixe Ă©taient organisĂ©s : le lundi c’Ă©tait “brochettes”, et le jeudi c’Ă©tait “spaghetti bolognaise”. Mais le Cercle Ă©tait ouvert chaque jour, on pouvait passer boire un verre quand on voulait. Chacun avait son carnet de compte pour y noter toutes ses consommations, et chacun rĂ©glait sa note Ă  la fin de chaque mois. 》

Le Cercle
Le Cercle
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’Alliance Franco-SĂ©nĂ©galaise
 
Il y avait une nĂ©cessitĂ© de relations sociales, il le fallait bien. Mais je n’avais pas Ă©tĂ© dupe bien longtemps, je m’Ă©tais rapidement rendue compte que tout ça Ă©tait quand mĂȘme assez superficiel. Il n’y avait qu’Ă  Ă©couter les conversations des uns sur les autres dĂšs que ces derniers avaient Ă  peine le dos tournĂ© : les absents ont toujours tort… Il faut dire que quelques individus se permettaient certaines choses qu’ils n’auraient jamais osĂ©es en France, comme si le statut d’expatriĂ© repoussait les limites et procurait des prĂ©rogatives. J’ai dĂ©couvert avec consternation un envers du dĂ©cor dont certains aspects m’ont profondĂ©ment choquĂ©e (mais dont je ne dĂ©voilerai rien, vous pouvez passer votre chemin).

Bref, c’Ă©tait radio potins en direct du tribunal, avec jugement expĂ©ditif par contumace 😁 ! Rien de bien diffĂ©rent de la France finalement, sauf que lĂ , on ne choisissait pas ses frĂ©quentations.
Je n’osais mĂȘme pas imaginer ce qu’on pouvait raconter sur nous, pauvres petits CSN (=CoopĂ©rant du Service National)  sans vrai statut d’expat’ (ni aucun des avantages qui va avec) ! Et que penser alors de ma position, la “femme de CSN” ayant suivi son Homme juste par amour ? Je devais probablement ĂȘtre vue comme une extra-terrestre un peu maso…
La grande majoritĂ© des expat’ Ă©taient des hommes justement, en contrat de mission Ă  durĂ©e dĂ©terminĂ©e en Afrique. Rares Ă©taient les Ă©pouses ayant rĂ©ussi Ă  vivre lĂ -bas plus de quelques jours (quelques semaines pour les plus rĂ©sistantes). MalgrĂ© des conditions de vie sur place plus confortables que celles que j’avais pu connaĂźtre, la plupart avaient repris leurs cliques et leurs claques et Ă©taient rentrĂ©es en France fissa… Elles prĂ©fĂ©raient attendre leur mari dans leur zone de confort.

Lors des rencontres au Cercle au dĂ©but, ce qui Ă©tait cocasse c’Ă©tait d’assister aux joutes verbales qui s’engageaient dans le clan des “dĂ©jĂ  lĂ  avant” lorsque ceux-ci prodiguaient leurs conseils avisĂ©s (qu’il faut suivre Ă  la lettre plutĂŽt que ceux des autres) et autres bons tuyaux aux “petits nouveaux fraĂźchement dĂ©barquĂ©s”. C’Ă©tait Ă  celui qui avait raison, la parole divine, la science infuse, l’expertise de tout (et n’importe quoi) et surtout le dernier mot. On sentait bien que tout le monde n’Ă©tait pas d’accord sur tout (et c’est bien normal), que les esprits s’Ă©chauffaient parfois, mais cette nĂ©cessitĂ© de lien social empĂȘchait que les dĂ©bats ne dĂ©gĂ©nĂšrent (trop) au final.

Pendant les mois oĂč on habitait Ă  Kaolack, en dehors du Cercle, les relations sociales entre expat’ Ă©taient encore plus limitĂ©es : il faut moins de doigts d’une seule main pour les compter… Parmi les rares français qu’on frĂ©quentait rĂ©guliĂšrement, il y avait notamment le patron d’alors de PhilĂ©as, sur qui on a toujours pu compter. Il fait d’ailleurs partie des deux seules personnes avec qui on est restĂ©s en contact (jusqu’Ă  aujourd’hui encore) aprĂšs avoir quittĂ© le SĂ©nĂ©gal en 1995.

Plus tard, aprĂšs avoir dĂ©mĂ©nagĂ© Ă  ThiĂšs, c’Ă©tait un peu la mĂȘme chose, avec toutefois le Cercle en moins puisqu’il n’existait pas d’Ă©quivalent dans cette ville-lĂ . Pourtant, il y avait plus d’expat’ qu’Ă  Kaolack. Finalement, sans lieu commun de rendez-vous oĂč pouvait se retrouver la communautĂ© expatriĂ©e, ça enlevait pas mal d’opportunitĂ©s de convivialitĂ© de groupe.

Tout ça me semblait un peu factice, mais on ne pouvait blĂąmer personne. Il Ă©tait toujours difficile de s’impliquer vraiment dans de nouvelles relations sincĂšres (et dĂ©sintĂ©ressĂ©es) quand on savait pertinemment, par avance, qu’elles seraient forcĂ©ment Ă  durĂ©e dĂ©terminĂ©e.

Et sinon, en dehors des autres expatriés ? Et bien avec les autochtones, les relations sociales étaient réduites à la portion congrue.

Divergences culturelles et incompréhensions

Le fondement des relations humaines au SĂ©nĂ©gal (comme un peu partout ailleurs en Afrique) est la culture de l’Ă©change. Le principe de base est une gĂ©nĂ©rositĂ© consistant Ă  donner, partager et demander pour recevoir en retour.
Il ne faut pas y voir malice, c’est juste comme ça. Contrairement Ă  notre culture occidentale moderne oĂč l’individualisme domine, dans la culture sĂ©nĂ©galaise, la vie est un sport collectif oĂč le partage prime. Au SĂ©nĂ©gal,《 Niofar ! 》(= on est ensemble !), c’est une injonction !

Les valeurs culturelles de gĂ©nĂ©rositĂ© ont Ă©galement une dimension religieuse dans les populations de confession musulmane. En effet, accueillir et ĂȘtre gĂ©nĂ©reux est un devoir prĂ©conisĂ© par l’Islam, rĂ©compensĂ© par une bĂ©nĂ©diction Divine promettant l’accĂšs au Paradis. De lĂ  Ă  penser que la carotte au bout du bĂąton, c’est plus motivant…

Mais les dĂ©s sont un tantinet pipĂ©s. Aux yeux des africains, le toubab (=blanc occidental) est forcĂ©ment un nanti (ce qui n’est pas complĂštement faux dans l’absolu, mais comme tout est relatif…), donc le candidat idĂ©al Ă  l’Ă©change Ă  la sauce sĂ©nĂ©galaise…
À force d’expĂ©riences pas toujours super agrĂ©ables lĂ -bas, quand quelqu’un nous abordait sans raison apparente, j’avais fini par avoir l’impression que ce n’Ă©tait que par intĂ©rĂȘt. Je caricature dĂ©libĂ©rĂ©ment le trait, mais j’avais l’impression de ce genre de sous-entendus :
《 Toi, t’es un blanc-bec privilĂ©giĂ© qui ne manque de rien. En plus, tes ancĂȘtres ont colonisĂ© les miens. Donc je vais t’adresser la parole et ĂȘtre super sympa avec toi, comme ça, en Ă©change, pour rĂ©parer le prĂ©judice, tu devras m’aider, de prĂ©fĂ©rence financiĂšrement parlant Ă©videmment. 》
Alors fatalement, le toubab dĂ©barquant au SĂ©nĂ©gal avec sa culture (plus ou moins prononcĂ©e) du “chacun pour soi”, risque de frĂŽler l’overdose de sollicitations incessantes sous lesquelles il va inĂ©vitablement crouler. Moins de cinq minutes aprĂšs avoir engagĂ© la conversation, il va devenir l’ami de toujours, et qui dit “ami” au SĂ©nĂ©gal, dit devoir d’entraide et de solidaritĂ©. Et ce nouvel “ami” de toujours a forcĂ©ment une tripotĂ©e de membres de sa famille malades, dans le besoin, avec des problĂšmes (mĂȘme si, au SĂ©nĂ©gal, c’est bien connu, amoul solo [= pas de problĂšmes]…), etc. Si le toubab est un peu trop naĂŻf empathique et rĂ©pond favorablement, alors il est foutu et ne se sortira plus de l’engrenage sans fin ! En revanche, si le toubab n’est pas complĂštement dupe, ou qu’il rĂ©alise qu’il se fait avoir, il va finir par s’agacer de se sentir comme un porte-monnaie ambulant, un pigeon se faisant plumer Ă  longueur de journĂ©e.

Au lieu d’ĂȘtre source d’enrichissement, ce dĂ©calage culturel en devient souvent source d’incomprĂ©hensions.

En vivant dans le pays, ĂȘtre confrontĂ©s Ă  trop de “profiteurs du systĂšme”, ceux qui galvaudent leur “gĂ©nĂ©rositĂ© innĂ©e” pour tenter de soutirer le maximum de choses, nous a rendus mĂ©fiants, voire probablement un peu paranos. Il faut dire aussi qu’on a accumulĂ© les mauvaises expĂ©riences, la faute Ă  pas de chance, mais le mal Ă©tait fait… Du coup, on a fait ce qu’il ne faut jamais faire : gĂ©nĂ©raliser. On en est venus (Ă  tort) Ă  mettre tous les sĂ©nĂ©galais dans le mĂȘme panier et Ă  s’en tenir Ă©loignĂ©s le plus possible pour se protĂ©ger des relations sociales nous semblant ne pouvoir ĂȘtre qu’intĂ©ressĂ©es.

Ce que j’avais trouvĂ© un peu paradoxal lĂ -bas c’Ă©tait de constater que les relations sociales entre sĂ©nĂ©galais n’Ă©taient pas si Ă©videntes et naturelles que ça finalement.
Pourtant, comme j’en ai dĂ©jĂ  parlĂ© dans un prĂ©cĂ©dent article, les sĂ©nĂ©galais excellent en matiĂšre de sociabilitĂ© et de solidaritĂ©, que ce soit dans leur art des salutations (sans fin) bannissant l’indiffĂ©rence sociale, ou dans leur pratique du marchandage (tragicomique) se rĂ©vĂ©lant ĂȘtre un exercice d’Ă©change social trĂšs subtil, ou bien encore dans la rĂ©alisation de tontines, parfait exemple africain de relations solidaire.

La tontine est un systĂšme collaboratif d’Ă©pargne auquel participe un groupe de femmes (la plupart du temps) d’un mĂȘme village ou quartier. Le principe est simple : durant une pĂ©riode donnĂ©e, Ă  Ă©chĂ©ances rĂ©guliĂšres, chaque participante verse dans un “pot commun” une petite somme fixĂ©e par avance. Au terme de chaque tontine, l’argent rĂ©coltĂ© dans la cagnotte est attribuĂ© Ă  l’une des femmes. Et une nouvelle tontine est lancĂ©e. Ainsi, le systĂšme contribue Ă  mieux rĂ©partir et distribuer des ressources Ă  tour de rĂŽle aux familles.

Le problĂšme est que, parfois, ces sacrosaintes relations sociales pouvaient ĂȘtre plus subies qu’autre chose. C’Ă©tait particuliĂšrement le cas avec la sphĂšre familiale, une autre dimension qui accentue un peu plus l’injonction de la culture du partage !

Le centre de la vie sociale sĂ©nĂ©galaise c’est la famille, tel le noyau d’un atome autour duquel gravitent une multitude d’Ă©lectrons. La notion de famille s’entend au sens trĂšs large : des parentĂ©s directes les plus proches jusqu’aux parentĂ©s indirectes les plus lointaines, le tout dĂ©multipliĂ© par le nombre d’Ă©pouse le cas Ă©chĂ©ant ! Établir un arbre gĂ©nĂ©alogique complet relĂšverait de la mission quasi impossible.

La famille est une assurance vie au SĂ©nĂ©gal. Mais d’aprĂšs ce que j’ai pu constater, ce n’est pourtant pas la panacĂ©e. D’un cĂŽtĂ©, elle est une grande force, grĂące Ă  la rĂ©elle solidaritĂ© indĂ©fectible y rĂ©gnant. D’un autre cĂŽtĂ©, elle est une vraie faiblesse en raison du poids considĂ©rable qu’elle peut avoir sur les individus la constituant et ne pouvant s’y soustraire, “emprisonnĂ©s” dans des obligations culturelles de devoir moral qui les dĂ©passent et les contraignent.
D’ailleurs, il n’y a qu’Ă  regarder les publicitĂ©s Ă  la tĂ©lĂ©vision sĂ©nĂ©galaise pour prendre la mesure du dĂ©calage entre la vie idĂ©alisĂ©e et la vie rĂ©elle… Les pubs vantent rarement (pour ne pas dire jamais) les mĂ©rites de la famille traditionnelle super Ă©largie telle qu’elle existe pour de vrai. Celle avec, en plus des ascendants et collatĂ©raux (plus ou moins directs) du mari, ses multiples femmes (la polygamie est d’usage au SĂ©nĂ©gal), plus fertiles les unes que les autres (la compĂ©tition et les jalousies font rage entre les co-Ă©pouses… Avoir plus d’enfants qu’une autre revient un peu Ă  dire ĂȘtre la favorite ayant eu le plus les faveurs du mari commun…), et la nombreuse progĂ©niture engendrĂ©e, tout ce beau monde vivant en communautĂ© dans un mĂȘme lieu partagĂ© (appelĂ©e concession familiale). La pub tĂ©lĂ©visĂ©e ne montre que le fantasme du modĂšle “Ă  l’occidentale”, la famille composĂ©e d’un couple monogame avec maximum trois enfants (l’idĂ©al Ă©tant l’enfant unique), habitant un magnifique appartement meublĂ© immaculĂ© dans un immeuble construit (et achevĂ©) en “dur” dans un beau quartier tout propre. Bref, le truc plutĂŽt utopique au SĂ©nĂ©gal !

 
J’avais eu l’occasion de discuter du sujet dĂ©licat de la famille avec des sĂ©nĂ©galais. Ils m’avaient expliquĂ© leur fatalisme et leur rĂ©signation. J’avais Ă©tĂ© abasourdie par des rĂ©alitĂ©s que je ne soupçonnais pas du tout. Je livre ici trois exemples de confessions recueillies…
 
 
 
➀ Pour se “libĂ©rer”, certains envisageaient de tout quitter et partir loin. Sauf que cette option ne les dĂ©livrait de rien du tout en rĂ©alitĂ© car mĂȘme s’ils dĂ©cidaient de migrer Ă  l’Ă©tranger, ils restaient indĂ©finiment redevables envers leur communautĂ© familiale et devaient envoyer de l’argent au pays rĂ©guliĂšrement. C’Ă©tait la double peine finalement : devoir survivre dĂ©racinĂ©s ailleurs en travaillant pour un salaire misĂ©rable ne leur permettant pas de joindre les deux bouts, et dans le mĂȘme temps devoir en envoyer une partie au pays oĂč ce mĂȘme salaire est considĂ©rĂ© comme une fortune.
Pour donner une idĂ©e, Ă  l’Ă©poque oĂč je vivais au SĂ©nĂ©gal (au milieu des annĂ©es 90), le SMIC local (thĂ©orique… ça ne fonctionne pas du tout comme en France lĂ -bas) reprĂ©sentait Ă  peu prĂšs 55 € par mois (pour 40h/semaine) pendant qu’il s’Ă©levait Ă  environ 940 € par mois (pour 40h/semaine) en France. La famille restĂ©e au pays ne comprenait pas qu’avec un tel salaire, leurs exilĂ©s ne transfĂ©raient pas plus d’argent. Ils avaient beau se justifier en expliquant le concept relatif de pouvoir d’achat et en accusant le coĂ»t de la vie français exorbitant par rapport au SĂ©nĂ©gal, seul le montant du salaire paraissant astronomique Ă©tait retenu.
Ce genre de situation Ă©tait Ă  l’origine d’incomprĂ©hensions, de tensions, de reproches et de conflits inextricables d’une part, et d’un profond malaise par peur d’ĂȘtre rejetĂ©s/exclus/bannis de la famille (sanction ultime, humiliation suprĂȘme) d’autre part.

 
 
➀ Certains espĂ©raient sortir de leur situation en faisant des Ă©tudes, projet impossible si la famille s’y opposait, par exemple pour raison de “charge familiale” (devoir faire des petits boulots par-ci par-lĂ , au jour-le-jour, juste pour assurer de quoi payer la “dĂ©pense quotidienne” familiale).
Ceux qui parvenaient Ă  partir Ă©tudier, puis Ă  trouver un emploi stable rĂ©munĂ©rateur, finissaient automatiquement le bec dans l’eau, pieds et poings liĂ©s, car sans autre choix que de devenir la vache Ă  lait source de financement intarissable de toute la communautĂ©. Ce qui dispensait et/ou dissuadait finalement les autres membres de la grande famille de faire l’effort de tenter leur chance Ă  leur tour. C’Ă©tait un vĂ©ritable cercle vicieux…

 
 
➀ Le tĂ©moignage m’ayant le plus marquĂ©e Ă©tait celui d’un jeune homme croisĂ© dans ma sphĂšre professionnelle d’alors.
Il Ă©tait Peul, ethnie nomade du SĂ©nĂ©gal, et vivait paisiblement, en itinĂ©rance avec toute sa communautĂ© et leur bĂ©tail, de maniĂšre traditionnelle (rude et plus que spartiate), sans aucun besoin d’argent puisque autonome et autosuffisant. D’ailleurs, il m’avait dit qu’il ne savait pas vraiment ce qu’Ă©tait l’argent avant ; chez eux, en cas de besoin, on faisait du troc. Il se sentait trĂšs heureux comme ça, ne manquant de rien pour subvenir Ă  ses besoins basiques primaires (pendant que nous, en Occident, ne sommes jamais satisfaits de tout ce qu’on a…). Son discours Ă©tait d’une logique implacable : Ă  quoi peut bien servir l’argent dans un environnement oĂč il n’y a rien besoin d’acheter ?
Il Ă©tait l’aĂźnĂ© de sa fratrie. Un jour, un de ses frĂšres Ă©tait tombĂ© gravement malade, au point que la “mĂ©decine” traditionnelle ancestrale n’y pouvait rien. N’ayant pas d’argent, personne n’Ă©tait en mesure de payer ni consultation mĂ©dicale ni mĂ©dicaments. Comme il Ă©tait (culturellement) inconcevable pour son pĂšre de vendre un des zĂ©bus du troupeau (vĂ©ritable trĂ©sor de guerre sur pattes, plus important que la santĂ© d’un enfant manifestement…) pour pouvoir payer les soins, il avait alors Ă©tĂ© dĂ©signĂ© pour quitter la communautĂ© et partir Ă  Dakar pour trouver du travail et gagner de l’argent pour pouvoir soigner son petit frĂšre. 
Il avait rĂ©ussi Ă  remplir sa mission, dĂ©couvrant par la mĂȘme occasion la vie urbaine, un tout autre mode de vie dont il ne soupçonnait mĂȘme pas l’existence jusque-lĂ . Mais le plus terrible c’est qu’il n’avait pas eu le droit de retourner vivre en brousse parmi les siens. Il avait Ă©tĂ© contraint de rester Ă  la Capitale pour continuer Ă  trouver toujours plus d’argent, pour subvenir Ă  ses propres besoins d’abord, mais surtout pour financer tous ceux de sa communautĂ© devenus un peu trop addict au fric… Perversion d’un systĂšme conjuguĂ©e Ă  la dictature familiale…
Il vivait trĂšs mal cette situation, comme une forme d’esclavagisme des temps modernes dont il ne pouvait pas se soustraire. Mais de son propre aveu, il n’avait pas le choix, question d’honneur. Il Ă©tait ainsi devenu trĂšs malheureux de devoir vivre avec le stress de la nĂ©cessitĂ© de trouver de l’argent Ă  tout prix dans “l’enfer” de la Capitale.
Son histoire m’avait dĂ©montrĂ© que l’argent ne fait pas forcĂ©ment le bonheur… (mĂȘme s’il peut beaucoup y contribuer !)

 

Rencontres improbables avec “l’autre”

Si entretenir de vraies relations sociales avec les locaux Ă©tait un peu vouĂ© Ă  l’Ă©chec lors de ma parenthĂšse expatriĂ©e, il Ă©tait en revanche impossible de passer Ă  cĂŽtĂ© des rapports humains. Et ça, c’est grĂące Ă  l’incontournable teranga sĂ©nĂ©galaise !

La teranga, l’art de l’hospitalitĂ©, de l’accueil de “l’Autre”, est un Ă©tat d’esprit axĂ© sur la gĂ©nĂ©rositĂ© et le sens du partage. C’est la marque de fabrique du SĂ©nĂ©gal, ce qui cueille d’abord, touche ensuite, envoĂ»te enfin tout Ă©tranger allant Ă  la rencontre des sĂ©nĂ©galais (les authentiques, pas ceux de la catĂ©gorie des imposteurs, les faux chaleureux pervertis par le tourisme et dont le seul but est de se faire de l’argent) au-delĂ  des lieux purement touristiques.

La premiĂšre manifestation de cette lĂ©gendaire teranga, ce sont les salutations. Tout commence par lĂ , rien n’est possible sans ça. J’en ai dĂ©jĂ  parlĂ© en dĂ©tail dans un article prĂ©cĂ©dent.
Les bonjours pleuvent de partout, tout le temps et durent longtemps. C’est tout un rituel, agrĂ©mentĂ© d’interminables serrages de mains, pouvant parfois ĂȘtre drĂŽle Ă  observer et Ă  expĂ©rimenter tant les sĂ©nĂ©galais ont un sens de l’humour affirmĂ©. C’est aussi et surtout une excellente entrĂ©e en matiĂšre pour engager la conversation (et, par la mĂȘme occasion, passer une partie de la journĂ©e “main dans la main” avec les personnes croisĂ©es sur son chemin).

Une fois ce premier contact Ă©tabli, il est courant de se voir rapidement invitĂ© Ă  partager un moment de convivialitĂ© : les trois thĂ©s, un repas voire carrĂ©ment une nuitĂ©e. Les sĂ©nĂ©galais ouvrent naturellement les bras pour accueillir le visiteur Ă©tranger rencontrĂ©, et ils se plieront en quatre pour le mettre Ă  l’aise.

Que ce soit lorsque nous vivions au SĂ©nĂ©gal, ou plus tard lors de chacun de nos voyages lĂ -bas, nous avons goĂ»tĂ© Ă  la teranga. À de multiples reprises nous avons Ă©tĂ© conviĂ©s “chez l’habitant” Ă  l’occasion d’une fĂȘte de quartier typique, d’un repas familial ou mĂȘme une fois lors d’un mariage traditionnel (oĂč le mariĂ© n’Ă©tait mĂȘme pas prĂ©sent car Ă  l’Ă©tranger ! C’Ă©tait insolite !).

Pour illustrer tout ça, voici quatre tranches de vie que j’ai choisies de raconter.

➀ À peine quelques jours aprĂšs avoir dĂ©barquĂ© au SĂ©nĂ©gal en 1994, nous avions Ă©tĂ© invitĂ©s Ă  manger chez une personne de l’entourage professionnel de PhilĂ©as. Ce fut pour moi la premiĂšre rencontre authentique d’un mode de vie aux antipodes du mien.
Le fait d’ĂȘtre conviĂ©e aussi chaleureusement, chez une famille que je ne connaissais pas du tout, m’avait beaucoup surprise et pas mal gĂȘnĂ©e aussi. Question d’Ă©ducation (et de timiditĂ©). Jamais il ne me serait venu spontanĂ©ment Ă  l’idĂ©e d’inviter des inconnus Ă  venir manger chez moi parmi mes proches.

Ce jour-lĂ , on est arrivĂ©s peu avant midi dans la concession familiale de ladite personne. Enfin, pour ĂȘtre plus prĂ©cise, dans la concession de sa belle-famille car quand il a Ă©pousĂ© sa femme, il a aussi “Ă©pousĂ©” toute sa belle-famille avant de partir vivre avec toute sa nouvelle communautĂ© d’adoption.
ConcrÚtement, cette concession familiale est un bout de terrain délimité soit par des empilements aléatoires de briques, soit par des haies de branchages tressés. Plusieurs baraques faites de bric et de broc y sont dispersées en guise de lieux de vie.

LĂ , toute la basse-cour cohabite joyeusement. Dans un coin, des truies aux mamelles XXL, avec un porcelet pendu Ă  chaque tĂ©tine, sont vautrĂ©es dans une flaque d’eau croupissante et malodorante. Au milieu, les poules et les coqs se pourchassent frĂ©nĂ©tiquement dans tous les sens. Des chĂšvres cherchent dĂ©sespĂ©rĂ©ment des brins d’herbes Ă  brouter. Quelques chiens miteux hagards traversent la cour de terre battue pour s’effondrer Ă  l’ombre de l’immense arbre qui trĂŽne au centre. Un Ăąne fait le pied de grue dans un coin, comme s’il Ă©tait puni au piquet, quand il ne brait pas soudainement en grinçant comme une pompe grippĂ©e.

Tous les enfants courent et jouent en hurlant au milieu de tout ça. Les femmes et les filles sont toutes occupĂ©es aux gamelles sur le feu, ou Ă  la vaisselle, ou Ă  la lessive, ou Ă  toutes les autres tĂąches mĂ©nagĂšres dont elles sont responsables. Le partage des tĂąches avec les hommes est un concept impensable au SĂ©nĂ©gal, d’oĂč la tolĂ©rance (et mĂȘme parfois l’adhĂ©sion) pour  la polygamie par bon nombre de femmes qui disent, qu’ainsi, elles peuvent se rĂ©partir le travail de la maison et des enfants. Si l’une d’elles est malade, au point de ne pouvoir assumer quand mĂȘme ses besognes quotidiennes, les autres peuvent (doivent) prendre le relais.

Notre hĂŽte vient nous accueillir tout sourire, la fiertĂ© se dĂ©celant dans ses yeux, et nous accompagne dans une des bicoques. LĂ , c’est le moment du cĂ©rĂ©monial des salutations. HarcelĂ©s par les nuages de mouches, et transpirant Ă  grosses gouttes avec la chaleur Ă©touffante rĂ©gnant lĂ -dedans, on salue en serrant la main Ă  tout le monde, avant d’aller s’assoir par terre sur une natte. On nous offre de quoi boire avant qu’une table basse ne soit approchĂ©e : c’est l’heure de manger.

Seuls notre hĂŽte, son Ă©pouse et leur fils en bas Ăąge, ainsi qu’un collĂšgue (sĂ©nĂ©galais) de bureau de PhilĂ©as, ont “le droit” de rester manger avec nous. Tous les autres se tiennent en retrait plus loin et nous regardent fixement. C’est extrĂȘmement gĂȘnant (d’autant plus gĂȘnant quand j’ai compris pourquoi Ă  la fin du repas…).
Chaque plat (tous dĂ©licieux) arrive dans une grande gamelle qui est commune : pas d’assiette individuelle. Chacun dĂ©limite une zone dans le plat devant soi, et pioche sa part dedans. Pour nous mettre Ă  l’aise (il sait que nous n’avons pas trop l’habitude (encore) de manger avec les doigts), notre hĂŽte nous donne une fourchette Ă  chacun (ce qu’on trouve bizarre car d’habitude ce sont plutĂŽt des cuillĂšres). Son Ă©pouse n’en prend pas et mange traditionnellement, avec la main droite (la gauche est considĂ©rĂ©e comme impure, car notamment rĂ©servĂ©e Ă  d’autres fonctions “sanitaires”…). Pour l’un des plats, elle dĂ©chire des morceaux de poulet, les effiloche, les pĂ©trit soigneusement dans sa main, en mange, en mĂąche pour donner la bĂ©quĂ©e Ă  son fils assis sur elle, se lĂšche gĂ©nĂ©reusement les doigts avant de recommencer l’opĂ©ration… pour nous cette fois ! Elle pose les morceaux ainsi prĂ©parĂ©s (et copieusement pourlĂ©chĂ©s !) devant nous. LĂ , j’ai vraiment eu un mal fou Ă  dĂ©passer mon rĂ©flexe de dĂ©goĂ»t, manger ces morceaux me paraissant insurmontable. Comme je ne voulais surtout vexer personne, j’y suis quand mĂȘme arrivĂ©e “au mental” ! Bon, c’est sans doute une pure coĂŻncidence (ou pas…), mais 24 heures aprĂšs, une mĂ©chante gastro-entĂ©rite carabinĂ©e (pas juste une tourista) m’a clouĂ©e au lit plusieurs jours avec une fiĂšvre de cheval et la double vidange massive par en haut et par en bas…

Pendant ce vrai moment de rencontre et de partage intense (tellement intense que mon systĂšme immunitaire n’a pas supportĂ© le choc !), on nous a traitĂ©s comme des rois. Pourtant il n’y avait pas de raison, et ça m’a mise mal Ă  l’aise. Surtout lorsque j’ai compris pourquoi tous les autres nous observaient pendant qu’on mangeait… Quand on a Ă©tĂ© repus, ils se sont prĂ©cipitĂ©s sur les gamelles et ont emportĂ© les restes dans la piĂšce d’Ă  cĂŽtĂ© pour manger Ă  leur tour… C’est ainsi que ça fonctionne avec la teranga : l’invitĂ© passe toujours avant.

➀ Lors de la cĂ©rĂ©monie des trois thĂ©s, appelĂ©e ataya, dĂšs que l’occasion se prĂ©sentait, je ne refusais jamais une telle invitation. MĂȘme si ça durait des heures (si on commence, il est trĂšs mal vu de ne pas aller jusqu’Ă  la fin). MĂȘme s’il fallait partager les mĂȘmes verres (pas trĂšs propres et tout collant) avec tous les autres participants (idĂ©al pour diversifier et renforcer toujours plus son systĂšme immunitaire !). MĂȘme si je savais que j’allais me brĂ»ler la langue au troisiĂšme degrĂ© (mais au moins, l’eau Ă©tait bouillie…). MĂȘme si je ne faisais pas suffisamment de bruit en le sirotant (un bon gros “sssllluuurp” bien humide fait partie du rituel !). MĂȘme si je manquais m’Ă©touffer avec les feuilles de thĂ© que je ne savais pas bien filtrer comme il faut avec la mousse pourtant faite pour ça (c’est toute une technique !). MĂȘme si tout ce feuillage me restait coincĂ© partout entre les dents (effet sourire mouchetĂ© garanti !). MĂȘme si le breuvage me tordait Ă  peu prĂšs systĂ©matiquement les boyaux (idĂ©al en cas de tuyauterie interne bouchĂ©e)… Et mĂȘme si trop de thĂ©ine ingurgitĂ©e trop tard dans la journĂ©e me promettait une nuit encore plus agitĂ©e qu’Ă  l’accoutumĂ©e.
L’ataya, au dĂ©but, je le boudais un peu, j’Ă©tais rĂ©ticente juste Ă  cause des conditions d’hygiĂšne. Et puis mes freins se sont dĂ©bloquĂ©s et depuis j’aime ça ! On a ramenĂ© tout le nĂ©cessaire et la recette pour pouvoir se le faire en France une fois rentrĂ©s au pays. C’est PhilĂ©as qui s’y colle, mais trop rarement car ça prend trop de temps…

 

➀ Un jour, j’ai pu accompagner PhilĂ©as lors d’un de ses dĂ©placements professionnels en brousse. C’Ă©tait en Casamance, tout au Sud du pays, dans un lointain petit village prĂšs de la frontiĂšre avec la GuinĂ©e-Bissau. Le coin Ă©tait isolĂ© au point que la plupart des habitants que nous avons croisĂ©s n’avaient jamais vu de “blancs” auparavant. D’ailleurs cette fois-lĂ , j’avais eu la dĂ©sagrĂ©able impression d’ĂȘtre un animal de foire gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ©, avec tous les gamins qui me sautaient dessus pour toucher ma peau blanche comme un cul et pour tirer sur ma longue tignasse rouquine bouclĂ©e (au Moyen-Ăąge, ma criniĂšre m’aurait envoyĂ©e sur le bĂ»cher pour ĂȘtre brĂ»lĂ©e en place publique 😁). Mais bon, je m’Ă©gare…

Bref, la notion de temps Ă©tant trĂšs extensible au SĂ©nĂ©gal, la grande rĂ©union sous l’immense manguier (duquel tombaient d’Ă©normes mangues manquant nous assommer) Ă  laquelle on assistait (avec des villageois portant des bonnets de laine malgrĂ© la chaleur infernale), s’Ă©tait Ă©ternisĂ©e. L’heure du repas de midi Ă©tait largement dĂ©passĂ©e, c’Ă©tait plutĂŽt l’heure du goĂ»ter. Avec la chaleur suffocante, la fatigue, la faim, la distance/temps de pistes et routes dĂ©foncĂ©es nĂ©cessaires au retour, on s’est vu dĂ©faillir… Mais c’Ă©tait sans compter sur la lĂ©gendaire teranga !

Le plus puissant, riche et trĂšs respectĂ© homme de ce village, plus gros Ă©leveur de bĂ©tails de la zone (et accessoirement plus gros usurier aussi), nous invite Ă  venir manger dans sa concession familiale, situĂ©e en “pĂ©riphĂ©rie” du village, au dĂ©tour de quelques termitiĂšres “cathĂ©drale” (gigantesque Ă©difice animal en terre, bien plus haut qu’un homme, de forme plus ou moins pyramidale) et de termitiĂšres “champignon” (le modĂšle tout petit, en forme de champignon de paris).
LĂ , on nous conduit jusqu’Ă  une case traditionnelle oĂč il nous a presque fallu nous mettre Ă  quatre pattes pour pouvoir y rentrer tellement la “porte” Ă©tait basse. Comme Ă  l’accoutumĂ©e, on s’assoit sur une grande natte par terre. On se met Ă  agiter les mains dans tous les sens pour chasser les nuages de mouches qui jouent avec nos nerfs en essayant de nous rentrer dans la bouche, les narines et les yeux. On nous apporte un petit seau d’eau avec un morceau de savon pour pouvoir se laver/rincer les mains en mĂȘme temps… Le premier qui s’y colle a les mains (Ă  peu prĂšs) propres, mais pour le dernier, il doit se laver avec l’eau sale de tous ceux qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ© !

La grande gamelle commune arrive, avec des cuillĂšres fournies pour les invitĂ©s (youpi !!!). Personne de la concession familiale ne se joint Ă  nous pour le repas, mĂȘme s’il y a deux collĂšgues sĂ©nĂ©galais de PhilĂ©as avec nous. Pas mĂȘme notre hĂŽte, qui ne nous rejoint qu’Ă  la fin du repas. LĂ -bas, c’est comme ça. On nous explique que c’est une marque de respect pour ne pas nous mettre mal Ă  l’aise quand on mange.
On ne sait pas du tout ce qu’on va devoir ingurgiter, mais comme on est (trop) confiants, on se rĂ©jouit de pouvoir au moins manger du riz (base de l’alimentation la plupart du temps), histoire de faire taire notre faim jusqu’au soir. Sauf qu’il n’y a pas l’ombre d’un grain de riz au menu ! Dans la gamelle, il n’y a que des gros morceaux de viandes (forcĂ©ment, chez un Ă©leveur de zĂ©bus, on mange du zĂ©bu) baignant dans un jus d’huile. En guise d’accompagnement, il y a des sortes de petits pains typiques Ă  base d’un mĂ©lange de farines de mil et de blĂ©. C’est trĂšs compact, il faut avoir de sacrĂ©es mĂąchoires pour le mastiquer suffisamment et Ă©viter de s’Ă©touffer en l’avalant. Pour faciliter l’opĂ©ration (mais pas la digestion…), il faut tremper les morceaux de pain dans le jus d’huile.

En mĂȘme temps qu’ils brassent l’air avec une espĂšce d’Ă©ventail en osier pour virer les mouches qui plongent goulĂ»ment dans notre repas, les deux collĂšgues sĂ©nĂ©galais nous dĂ©coupent spontanĂ©ment des petits morceaux de viande avec les doigts et nous les jettent devant notre “coin de gamelle”. LĂ  encore, on ne demande rien, mais pour eux c’est naturel. MalgrĂ© ça, couper cette viande, savoureuse mais assez raide, avec une cuillĂšre n’est franchement pas facile, alors je finis carrĂ©ment le repas les mains dans l’huile pour manger avec les doigts moi aussi ! Ce jour-lĂ , j’ai dĂ©finitivement passĂ© un cap et repoussĂ© une de mes nombreuses limites (moi qui, jusqu’alors, chipotais pour un rien dĂšs que j’Ă©tais devant mon assiette).
Le repas terminĂ©, on nous ramĂšne un nouveau seau d’eau propre pour (tenter de) se dĂ©graisser les mains. MĂȘme cirque qu’au dĂ©part de l’action, mais avec un Ă©tat de l’eau aprĂšs usage encore plus dĂ©gueulasse.
La gamelle est rĂ©cupĂ©rĂ©e. On aperçoit une ribambelle de gamins qui s’y jettent dessus pour manger. Je suis tellement gĂȘnĂ©e. Mais nos hĂŽtes sont honorĂ©s…

termitiĂšre “cathĂ©drale”

 
 
 
➀ Nos enfants aussi ont Ă©tĂ© initiĂ©s Ă  la teranga. C’Ă©tait lors d’un “rĂ©veillon du jour de l’An” passĂ© au fin fond du SĂ©nĂ©gal Oriental avec le peuple BĂ©dik, ethnie trĂšs minoritaire vivant toujours selon leurs traditions ancestrales. On avait tout le nĂ©cessaire pour bivouaquer : tentes, matelas, bouffe, gamelles et rĂ©chaud. Et pourtant, le reprĂ©sentant du chef du village et son Ă©pouse avaient insistĂ© pour nous laisser leur case (et leurs lits de brousse faits de branches), pendant qu’eux Ă©taient allĂ©s dormir sous une tente qu’ils s’Ă©taient installĂ©s plus loin… On avait eu beau dĂ©cliner en expliquant qu’on Ă©tait Ă©quipĂ©s, rien n’y avait fait : refuser aurait Ă©tĂ© un affront. J’avais Ă©tĂ© tellement mal Ă  l’aise de les voir partir de chez eux pour nous laisser la place. Mais pour eux, c’Ă©tait un honneur.
La doyenne du village nous avait apportĂ© de quoi manger aussi : une grande gamelle remplie de fonio accompagnĂ© d’une sauce Ă  base d’arachide. LĂ  encore, on n’avait rien demandĂ© (de toute façon, elle ne parle ni ne comprend le français). C’Ă©tait juste normal et naturel pour elle.
Le lendemain, au moment de les quitter, ils nous avaient offert un sac de 5 kg de fonio et un poulet vivant !
SacrĂ©e claque que de rencontrer des personnes qui n’ont pratiquement rien mais qui, malgrĂ© tout, vous donnent tout ce qu’elles peuvent… SacrĂ©e leçon de vie pour nous autres français hyper privilĂ©giĂ©s mais jamais contents, gĂątĂ©s pourris par la vie que nous ne savons pourtant pas apprĂ©cier Ă  sa juste valeur, trop occupĂ©s Ă  rĂąler en permanence…

 

➀Au cours de ce mĂȘme family trip, l’incroyable hospitalitĂ© sĂ©nĂ©galaise nous a scotchĂ©s Ă  deux autres reprises, au milieu de nulle part, en plein cƓur du Parc National du Niokolo Koba.
On y Ă©tait partis faire un safari-photo de deux jours avec bivouac dans le Parc au milieu des animaux.
Le second jour Ă  la mi-journĂ©e, on s’Ă©tait arrĂȘtĂ©s dans un “campement”. On y a rencontrĂ© trois sĂ©nĂ©galais travaillant lĂ . On s’est installĂ©s pour pique-niquer avec leur autorisation. On avait dĂ©jĂ  fini de manger quand eux se sont mis Ă  prĂ©parer leur repas. Quand leur grande gamelle a Ă©tĂ© prĂȘte, ils l’ont posĂ©e sur un seau et se sont assis tout autour. Et ils nous ont invitĂ©s Ă  partager leur repas ! Sauf que nous, on Ă©tait dĂ©jĂ  bien rassasiĂ©s, alors on a poliment refusĂ© en expliquant pourquoi. Mais j’ai senti que ça les vexait… Alors je me suis levĂ©e et je me suis jointe Ă  eux pour manger quelques cuillĂšres de riz de leur thieboudienne (= plat national sĂ©nĂ©galais) tout en papotant avec eux.
J’ai seulement voulu faire honneur Ă  la teranga (mĂȘme si mon estomac, plein au-delĂ  de l’entendement, me l’a bien fait regretter tout l’aprĂšs-midi. J’avais presque les dents du fond qui baignaient…).

 

Le soir, on n’avait pas pu atteindre le lieu de bivouac prĂ©vu au dĂ©part. Alors notre guide avait dĂ©cidĂ© de nous emmener en lieu sĂ»r (Ă  cause des animaux sauvages dangereux peuplant la zone) avant la tombĂ©e de la nuit, dans un campement proche de notre position.
LĂ , il y avait deux militaires en poste. On n’Ă©tait pas du tout prĂ©vus dans leur programme. Mais quand on leur a demandĂ© l’autorisation de simplement planter nos tentes en sĂ©curitĂ© pour camper la nuit, ils ont acceptĂ© sans aucun problĂšme. L’un d’eux nous a mĂȘme escortĂ©s avec son fusil jusqu’Ă  la riviĂšre pour que PhilĂ©as puisse aller faire un petit plouf rafraichissant. Nous avons ensuite passĂ© la soirĂ©e avec eux, autour du feu, avant qu’une jolie genette, tranquillement allongĂ©e sur une branche d’arbre, ne vienne mettre l’ambiance Ă  l’heure du coucher.
Cette soirée et nuit-là furent épiques !

 

 

Les relations sociales au SĂ©nĂ©gal n’ont donc pas Ă©tĂ© rĂ©ellement possibles pour nous pendant notre parenthĂšse expatriĂ©e.
Beaucoup trop de paramÚtres ont constitué des freins ou ont considérablement compliqué les choses, comme, par exemple, les barriÚres linguistiques et/ou culturelles.

Mais grĂące au tempĂ©rament gĂ©nĂ©reux et trĂšs ouvert des sĂ©nĂ©galais, grĂące Ă  leur spontanĂ©itĂ© Ă  aller vers “l’Étranger”, la rencontre avec “l’Autre” a bel et bien eu lieu. Une situation similaire ne pourrait pas se passer ainsi en France oĂč l’hospitalitĂ© n’est pas du tout innĂ©e.

Depuis l’Ă©poque de notre expatriation jusqu’Ă  aujourd’hui, plus de vingt ans aprĂšs, j’ai pu constater au fil des annĂ©es dans l’Ă©volution des choses lĂ -bas, que les relations sociales dans la sociĂ©tĂ© sĂ©nĂ©galaise sont en profonde mutation.

Deux phĂ©nomĂšnes majeurs me semblent rĂ©volutionner la culture de l’Ă©change propre au pays.

D’une part, une transition inĂ©luctable s’opĂšre entre la ruralitĂ© et l’urbanisation. Les modes de vie Ă©tant trĂšs diffĂ©rents, les valeurs traditionnelles farouchement prĂ©servĂ©es sont en train de voler en Ă©clat.

D’autre part, ce phĂ©nomĂšne est dĂ©sormais combinĂ© au flĂ©au d’internet en gĂ©nĂ©ral, et des rĂ©seaux sociaux en particulier, touchant aussi Ă©normĂ©ment le SĂ©nĂ©gal. La nouvelle gĂ©nĂ©ration, ultra connectĂ©e, n’a que faire de la solidaritĂ©, l’hospitalitĂ©, la gĂ©nĂ©rositĂ©. La jeunesse sĂ©nĂ©galaise rejette de plus en plus tout ça en bloc, prĂ©fĂ©rant se regarder le nombril. Elle veut s’Ă©manciper du modĂšle traditionnel axĂ© sur le “collectif” pour tendre vers le modĂšle occidental purement individualiste imposĂ© par le rouleau compresseur de la mondialisation.

Malheureusement, j’ai bien peur que ce flĂ©au n’ait signĂ© l’arrĂȘt de mort de la solidaritĂ© et des relations transgĂ©nĂ©rationnelles au SĂ©nĂ©gal.

J’espĂšre juste que l’incomparable teranga sĂ©nĂ©galaise ne finira pas par purement et simplement disparaĂźtre un jour, ce serait tellement dommage…

 
~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~⟮~
 
 
 

Toutes les autres participations abordant ce thĂšme sont listĂ©es en fin d’article ici.

 

 

 

2 Comments on “[ #HistoiresExpatriĂ©es ] Les rapports humains đŸ€…

  1. Sur Facebook, à l'annonce de ce splendide reportage, j'avais dit que j'allais regarder cela avec gourmandise. Je n'ai pas été déçu, je me suis régalé !

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